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Le Granville militaire

A l'origine simples hameaux de pêcheurs au pied de la Roque, c'est à nos « amis anglais » que nous devons la fondation, en 1439, de la ville de Granville. Sir Thomas Scales, délogé d'Orléans en 1428 par la Pucelle, nommé vers 1435 Sénéchal de Normandie par le roi d'Angleterre, a une revanche à prendre. Toute la Normandie est anglaise sauf le Mont Saint Michel.

Pour la défense du Mont Saint Michel, les hommes de Charles VII avaient tenté de s'implanter sur la Roque en 1436 mais ils en furent chassés dès la fin de mai par les hommes de Scales.

L'importance stratégique de notre roc était reconnue tant par les Français en défense que par les Anglais pour renforcer le blocus du Mont et avoir une base « sûre » pour monter des opérations navales contre le Mont.

Le 26 octobre 1439, Scales prend à bail la roque sur laquelle « est assise l'église paroissiale Notre-Dame de Granville ». Dès 1440, l'anglais fait ériger une enceinte fortifiée à l'intérieur de laquelle sont construits les bâtiments propres au logement de la troupe et des habitants civils contraints à s'installer dans la place forte. Pour compléter le dispositif, Scales transforme la Roque en île ( à marée haute) en faisant creuser une énorme tranchée (18 mètres de profondeur pour 7 mètres de large et 20 mètres de long) coupant l'isthme qui reliait la presqu'île à la côte; appelée alors la « Gueule d' Asne », elle portera ensuite le nom de « Tranchée aux Anglais » qui lui est resté jusqu'à ce jour malgré les importantes modifications apportées au XXème siècle.

Se pensant ainsi remparé, Scales s'absente et laisse le commandement de la place à son bâtard. Celui-ci ne prend pas au sérieux les informations répétées concernant la préparation d'une action militaire du Sire d'Estouteville Commandant du Mont Saint Michel contre la garnison de Granville. Le 8 novembre 1442 Estouteville et ses chevaliers boutent l'Anglais hors de Granville pour toujours.

Charles VII, persuadé de l'importance militaire de Granville, octroie en mars 1445 une charte de franchise, renouvelée et maintenue en vigueur jusqu'au 4 août 1789, aux fins d'assurer la prospérité de la ville nouvelle et d'y développer la vie civile. Ce fut un réel succès, en grande partie aux dépens de la vieille ville de Saint Pair. Sur le plan militaire, Charles VII agrandit sensiblement les fortifications, à peu près selon le périmètre que nous connaissons actuellement, les double d'une fausse braie (seconde enceinte plus basse que la principale) et garnit la place de 220 soldats (90 sous Scales) avec les équipements et l'artillerie nécessaire.

Sous Louis XIII, l'enceinte est remaniée ainsi que la Grande-Porte de l'Œuvre (Pont Levis) dont l'ouverture, à l'origine dirigée vers l'Est, se fait désormais sur le Midi. Le fameux plan de Gomboust donne une idée assez précise des fortifications et de la ville vers 1650. En 1686, Vauban établit un rapport d'inspection fort utile pour connaître la consistance et la qualité des fortifications de Granville ; il établit même un programme de réparations et de renforcement.

Cependant en 1688, contre l'avis de Vauban, Louvois obtient de Louis XIV l'autorisation de faire démolir les fortifications ; le rasement fut effectué, partiellement, en octobre 1688. Certaines murailles, encore visibles de nos jours et la Grande-Porte furent conservées.

Dès 1694, nouveau revirement dû aux menaces qui pèsent sur Granville : depuis avril, la Grande Ile de Chausey est occupée par 200 anglais. Vauban est chargé de la construction d'une redoute à la pointe du Roc, armée de 4 canons et 2 mortiers. Cette redoute montra son utilité le 16 juillet 1695 pour tenir à distance la flotte anglaise qui, de retour de Saint Malo, jeta sur Granville, de 9 heures à 18 heures, plus de 500 boulets, détruisant ou endommageant 70 maisons ainsi que l'Eglise et le Logis de Roi.

En 1704, les remparts ne sont toujours pas rétablis mais la défense est renforcée, la batterie de la Redoute est complétée par la batterie du Bel Air qui défend l'entrée du port et par une petite batterie édifiée au bout de la Jetée.

Ce n'est qu'en 1715, au début du règne de Louis XV que fut entreprise la restauration de nos remparts, qui allait durer plus de 50 ans. Dès 1725, en refaisant les fortifications au sud de la place du Parvis, on ouvrit la Porte des Morts, actant ainsi les habitudes prises par les habitants du port, depuis la destruction des enceintes, pour se rendre à l'église Notre-Dame.

E n 1750 débute la construction, à l'Ouest de la ville, de la caserne Zürich-Bazeilles que Vauban réclamait déjà en 1686. Achevée en 1760, avec sa toiture aux 15 lucarnes moulurées et aux 9 souches monumentales de cheminées, c'est l'un des plus beaux spécimens de l'architecture de l'ancien Régime. En 1778, une seconde caserne, Gênes-Champagne, sera édifiée en parallèle. Les deux autres furent construites un siècle plus tard ; l'ensemble pouvait accueillir un régiment.

En 1779, sous Louis XVI, pour répondre à la présence quasi permanente d'une flotte anglaise dans les eaux de Chausey, est construit le fort de la Roche Gautier, appelé fort Broglie, du nom du Maréchal qui hâtât la construction ; avec 6 pièces de 24, ce fort devait protéger le port et les chantiers de construction navale et empêcher tout débarquement dans l'anse de Saint Pair.

Le 24 brumaire de l'an II (14 novembre 1793), Granville est prise d'assaut par 30000 vendéens qui voulaient s'assurer la possession d'un port accueillant l'aide promise par les Anglais. Derrière les remparts, grâce à une artillerie imposante (68 pièces dont 40 de fort calibre sans compter les canonnières très active dans le port, contre une quinzaine de pièces de petit calibre pour les Vendéens) et à l'énergie de leurs 5000 défenseurs dont seuls 3183 étaient armés, les Granvillais résistent à l'agresseur et, après avoir incendié les 200 maisons de la rue des Juifs d'où partait le tir incessant de la mousqueterie vendéenne, lui font lâcher prise. Après 28 heures de combat continuel, les Vendéens se retirent laissant plus de 1500 morts derrière eux. Les Granvillais eurent 26 tués civils (et 150 soldats) dont l'officier municipal Clément-Desmaisons qui appartenait à l'une des familles les plus estimées de la ville ; les deux principaux chefs de la place : le représentant Lecarpentier et le général Peyre furent épargnés, sans doute en raison de leur discrétion inactive lors des combats. Les conséquences matérielles de cette agression étaient lourdes : 295 maisons détruites, 536 pillées, 46 maisons de la Haute-Ville touchées par les bombardements. La Convention versa une indemnité de 1 300 000 francs, décréta que Granville avait bien mérité de la Patrie et lui décerna le nom de « Granville la Victoire ».

En 1798, Granville participe à l'effort de construction navale pour l'invasion de l'Angleterre ; trois mois lui étaient donnés pour construire vingt bâtiments (chaloupes, canonnières). Ce fut fait dans les temps mais le projet fut abandonné.

En 1803 éclate une nouvelle guerre avec l'Angleterre et, le 14 septembre, les escadres anglaises sous le commandement de l'amiral Sir James Saumarez, originaire de Guernesey, viennent bombarder Granville, comme tous les ports de la Manche, où s'assemblent les éléments de la flotte commandée par le 1er consul pour l'invasion (encore !) de l'Angleterre.

Quatre cents bombes sont lancées sur la ville et le port, les batteries répliquent sans efficacité car leur portée est nettement insuffisante ; c'est finalement à l'aide de 8 bateaux plats, armés de pièces de 24 et manœuvrés à la rame, que les Granvillais forceront les Anglais à se retirer.

En 1870, les pièces des batteries côtières sont retirées et mises à la disposition des combattants de l'intérieur. Le réarmement en 1874 sera de moindre importance, Granville est désormais considérée comme un port sans importance pour la Marine Militaire. A la fin du XIXéme siècle, la place de Granville et le Fort de La Roche Gautier sont déclassés.

La dernière guerre voit Granville reprendre un rôle militaire.....au profit des allemands. Ces derniers l'occupent le 18 juin 1940 et commencent immédiatement à fortifier le Roc et les abords du port ; ce sera le seul point fortifié de la côte Ouest de la Manche. La Haute-Ville totalement évacuée d'autorité en mars 1943, retrouve sa vocation de camp retranché. En juin 1944, les alliés pilonnent le port et les batteries du Roc ; une centaine de maisons dont 4 dans la Haute-Ville sont détruites. Le 31 juillet 1944, Granville est libérée sans combat par un groupe de reconnaissance de l'armée Patton. La Kriegsmarine, avant son départ le 30 juillet, fait sauter les casemates du Roc, les écluses et les jetées du port.

La paix semble revenue et pourtant.....dans la nuit du 8 au 9 mars 1945, 130 soldats de la Wehrmacht basés à Jersey se lancent à l'assaut de Granville. La surprise est totale. Les Allemands ne perdront que six des leurs, contre vingt tués parmi les soldats américains et la population civile. Ils se retirent avec, en remorque, le cargo Eskwood et ses 112 tonnes de charbon, ainsi que plusieurs prisonniers américains dont un officier supérieur.

En 1983 s'achève totalement le rôle militaire de Granville avec le départ du 1er RIMA, les casernes deviennent collège, logements et bureaux.