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La grue Mohr

Le port, quai d'Orléans

La Grue MOFAG -MOHR et FEDERHAFF, familièrement appelée « la Jument Verte »

Grue de 6 tonnes

Ce surnom affectueux lui a été donné par les Granvillais en raison de sa couleur verte et de la sortie la même année du film de Claude Autant-Lara, adapté du roman de Marcel Aymé, avec comme acteurs principaux Bourvil, Francis Blanche et Yves Robert, La Jument Verte.

Jusqu'au début des années 2000, le bassin à flot du port de commerce de Granville disposait de 5 grues sur portiques dont 4 de 6 et 7 tonnes au quai Sud : Jeumont et Titan de France, datant des années 1926/1928.

Ces 4 grues ont été désaffectées du service puis ferraillées.

Aujourd'hui le port n'est plus doté que de 3 engins de manutention pour les opérations de transbordement import/export de marchandises en vrac :

- 2 grues sur train chenillé, conçues pour les seules manutentions à l'export,

- 1 grue MOFAG sur portique, implantée sur voie de quai, pouvant desservir les quais d'Orléans (au principal), mais aussi le quai Nord par l'orientation de son portique sur plaque d'orientation à l'angle des 2 quais.

La grue MOFAG a été acquise neuve en 1968 en remplacement des 4 grues MARION qui équipaient depuis les opérations de la libération de 1944 les quais Nord et d'Orléans du port. Ces 4 grues à moteur diesel non conformes aux normes de sécurité de la manutention, ont été retirées du service au cours de la décennie 60/70.

Cette grue MOFAG à benne de 6 tonnes, sur portique, d'une génération d'engins très diffusée dans les ports français et toujours en service, est de très bonnes performances de levage : 6 tonnes à 20 m de portée, 8 tonnes à 15 m et 10 tonnes à 13 m.

Par la situation de son grutier dans un poste de conduite en situation dominante du quai, elle seule permet d'effectuer en sécurité les opérations de déchargement à l'import de marchandises pondéreuses en vrac dans les cales de navires.

Le maintien en service de cette grue conditionne l'aptitude du port à opérer des navires à l'import de marchandises,  par suite sa maintenance doit être assurée pour en garantir le bon fonctionnement en sécurité des manutentions.

 

Valeur patrimoniale

La dernière grue proprement portuaire est représentative des échanges maritimes qui étaient liés durant tout le 20e siècle aux activités de production de l'agglomération granvillaise : industrie chimique d'engrais, agglomérés de charbon, importations de bois et granit.

Dans l'attente d'un renouveau toujours possible des activités d'importations maritimes la protection de l'engin dans le patrimoine industriel, doit  permettre la conservation de sa présence sur le site portuaire  et rappeler le souvenir de ses activités passées.

Que  représente-t-elle ? Outre un tas de ferrailles pour certains, c'est le témoignage de l'activité du port de commerce et du travail de l'homme. Sa disparition annonce la volonté de nos élus de mettre un terme au commerce de fret pour livrer ces terre-pleins ainsi gagnés à des promoteurs immobiliers.

MEMOIRES

La « Jument Verte », dernière grande  grue du port de Granville

Dès les débuts de la pêche à la morue sous François Ier, Granville rêve d'avoir un port avec des jetées protectrices et des quais pour embarquer et débarquer. Il faudra attendre le règne Louis-Philippe pour voir leur rêve se réaliser !

Les Granvillais ont compris qu'un port est essentiel pour l'économie de la ville. Ils n'hésitent pas à aller loin pour pêcher et faire du commerce (denrées, textiles, matériaux, etc.) et à repousser la ligne d'horizon.

Toutes les morues pêchées aux Bancs ne reviennent pas à Granville, les armateurs vendent de Toulon jusqu'aux Antilles et reviennent avec des marchandises « exotiques » (sucre, café, indigo, coton, …) ; toutes les huîtres ne sont pas consommées sur place : un certain Pignolet de la rue Saint-Gaud met au point un système de conserve exportable par tonneaux.

Au XIXe siècle, Monsieur Lecampion a armé un navire pour aller jusqu'en Chine , la mondialisation n'est pas nouvelle.

Revenons à l'équipement du port :

En 1815,  la Chambre de Commerce est créée et les débuts des grand travaux si longtemps espérés commencent. Il faut attendre 1840 pour avoir des quais aisément praticables.

En 1858, une première grue de 5 tonnes est installée sur le quai Nord du bassin à flots.

En 1859,un courrier de Louis Dior fils, daté du 13 août, évoque le débarquement d'une grande quantité de guano déposé dans les entrepôts de Monsieur Trocheris, négociant granvillais, (situés  à la hauteur du central téléphonique actuel). Le jeune Louis n'est pas encore installé à Granville ; les ateliers paternels sont à Savigny le Vieux, dans le sud manche. Ce nouveau port va pousser les fils Dior à développer leurs activités à Granville. Le chemin de fer arrive en 1870, époque où Louis et Lucien déposent leur demande de construire une usine d'engrais artificiels. Les usines Dior fabriqueront jusqu'en 1914 un type d'engrais à partir de phospho-guano issu de guano, de poissons avariés, d'os dissous, d'os torréfiés par l'acide sulfurique.

Le nombre et la technicité des grues suivent l'évolution des besoins : une grue à vapeur de 3 tonnes est installée par l'établissement Caillard et Cie du Havre en 1909.

Dès 1913 les grues vont venir équiper les quais : une grue à commande électrique Caillard est alimentée depuis le Val-es-Fleurs. Une usine électrique lancée par Georges Dior,  qui essaye de faire venir l'électricité à Granville, s'oppose ainsi aux intérêts de la Compagnie Lebon qui préfère amortir ses installations de l'usine à gaz, d'où un retard dans l'équipement électrique des quais.

Les années 20 sont une période faste

Le gouvernement, pendant la guerre de 14 - 18, demande aux usines d'engrais, surtout à celles qui sont éloignées  du front, de produire en quantité les dérivés de l'acide sulfurique, de l'engrais à la poudre, le pas est vite sauté. Avec la paix, les usines retournent vers la production  d'engrais et développent d'autres produits chimiques, comme les produits ménagers.

En janvier 1921, deux nouvelles grues de 1500 et 3000 kilos sont installées par la société Caillard et Cie du Havre.

En 1926, une grue de 3,5 tonnes sur portique de 4 mètres est installée sur le quai Nord.

En 1927 une autre grue électrique de 7 tonnes ayant la capacité de traiter 100 tonnes de minerai tout venant à l'heure arrive sur le port car il faut répondre à la demande d'un trafic venant de la Ferrièrre, d'Halouze, de Jurques, de Mortain, Larchamps (source 1 ETP 519 – Archives St Lô).

La société des forges et ateliers de constructions électriques de Jeumont fait état dans les années 30 de la présence de trois grues électriques de 7 tonnes à Granville dont une commandée le 7 mai 1932. La CCI de Granville, afin  de pouvoir assurer un trafic continu de minerais provenant de l'Orne envisage en 1928 l'acquisition de  wagons de 40 tonnes.

Avec la crise de 1929/30 le trafic portuaire des usines Dior s'abaisse de 80 000 tonnes à 20 000 tonnes. La crise industrielle allemande  de 1931, ferme les débouchés des minerais de fer. Cette même année le port possède 3 grues à grand portique.

La seconde guerre mondiale est une sombre période pour le port qui est partiellement endommagé par les bombardements : les grues sont visées. La Normandie sinistrée par le débarquement des troupes alliées, les combats et les bombardements a de nombreux besoins, le port de Granville et ses grues vont être d'une grande utilité.

Rien ne se perd : la grue Titan encore appelée grue Jeumont, sinistrée en 1944, est reconstituée à partir des éléments des trois grues remontées des bassins où elles gisaient, puis remise en service après des essais réalisés le 3 août 1945.

En 1968 la CCI conclut un marché avec la société MOFAG-MOHR et FEDERHAFF France. Une grue électrique à benne automatique d'une force de 6 tonnes, importée d'Allemagne va être installée sur les quais Nord et d'Orléans en remplacement d'une grue diesel MARION des surplus américains.

 

Sa réception est un événement et comme il est de coutume en France cela se fête devant une bonne table. Donc, le vendredi 4 octobre 1968 les ingénieurs de la société MOFAG France et les représentants de la CCI se retrouvent au restaurant le Roc pour un déjeuner au menu sympathique :

Saumon à la normande
Carré d'agneau aux herbes
Fromage
Bombe glacée
Café et liqueurs.

 

Les parties mécaniques et électriques font l'objet d'une réception définitive le 4 décembre 1969, celle de la peinture le 14 février 1974. Son transport se fait par voie de chemin de fer, sur deux wagons au départ de Mannheim. La facture d'un montant de 586 216,07 francs est datée du 30 novembre 1968.

C'est notre « jument verte ».

Questions :

Que sont devenus les entreprenants « Amis du Quai d'Orléans » ?

La Chambre de Commerce, deux siècles non révolus après sa création, n'a-t-elle plus que pour seul horizon  les Iles Chausey et les îles anglo normandes et le parquage des bateaux de plaisance ?

Quelques réponses :

Adieu aux 4 siècles de voyages lointains et d'échanges commerciaux.

L'arrière-pays agricole est totalement ignoré, le cabotage, solution intéressante et respectueuse du développement durable, est parfaitement inexploité.

Quant à la municipalité ? Ce sujet ne semble pas vraiment l'intéresser !

 

 

Sources : Archives de la Chambre de Commerce  déposées aux Archives de Saint-Lô

Annick Bozec – Catherine De Vos

La Grue Mohr son dernier souffle

 Avis de décès :

Nous avons le grand regret de vous informer qu'en dépit de notre action la Jument Verte nous a quitté, victime d'une longue et complexe maladie : la barbarie culturelle et financière.

Ci-git le port de fret de Granville.

Soyons rassurés, la cabine est conservée, après désamiantage, dans les ateliers de la Mairie. Nous pourrons toujours y déposer des chrysanthèmes à la Toussaint !