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Vauban et Granville

1707 ... 2007, il y a 300 ans mourait à Paris Sébastien Le Prestre de Vauban, Maréchal de France.

Né le 16 mai 1633 à Saint Léger dans l'Yonne (Morvan), il débute sa carrière, durant la « Fronde », en 1651 comme cadet dans l'armée du Prince de Condé opposée au Roi de France. Dès 1653, il reprend le droit chemin et entre au service du Roi, il ne le quittera plus jusqu'à sa mort.

C'est un homme de génie qui se met ainsi au service de la France. Surtout connu comme ingénieur militaire et pour ses immenses travaux de fortifications (160 places fortes), ports, arsenaux, phares, canaux, ..., ce fut aussi un grand homme de guerre capable de prendre rapidement des places réputées imprenables (Luxembourg, Namur, Mons, ...) et d'organiser dans l'urgence et avec efficacité la défense de nos côtes lors d'attaques ennemies en Bretagne en 1694, en Flandres en 1706... ; c'est enfin un esprit curieux, éclectique et précurseur. Il combat la révocation de l'édit de Nantes dont il pressent avec justesse les profonds effets néfastes ; il rédige des mémoires et études sur des sujets très divers : économie, diplomatie, finance, agriculture, ports ... . Précurseur de l'euro, il présente en 1685 un projet de « monnaie unique pour les Etats de la Chrétienté ». De même avec plus de 200 ans d'avance, il propose l'instauration de l'impôt sur le revenu dans un souci de plus grande justice et efficacité de la répartition de la charge fiscale ; cette « Dîme Royale » devait porter sur tous les sujets du roi en fonction de leurs revenus ; le livre dans lequel il expose ce projet, proprement révolutionnaire, sera condamné, saisi et mis au pilon peu de jours avant sa mort.

 

Mais revenons à l'ingénieur militaire. C'est à ce titre qu'il visitera Granville par quatre fois sur ordre de Louis XIV : en 1686, en mai puis novembre 1694 et en octobre 1699.

De ces visites, trois rapports nous sont parvenus. Le plus intéressant et détaillé est celui de 1686 qui comporte tant une description de la ville, de ses habitants et de son économie, qu'un examen critique de ses éléments de défense et qui fournit des préconisations très précises pour renforcer les qualités militaires de la ville et développer le port.

Citons ci-après quelques passages de ce rapport :

« La ville est petite, d'une assiette inégalle. Le dedans remply de maisons fort pressées, petites et assez mal basties, toutes peuplées de marchands et matelots, ces derniers la plupart pauvres gens, si entasséz les uns sur les autres que quatre ou cinq ménages logent souvent dans une même chambre. ...

Le total de la ville et des faubourgs montent à 3768 personnes de tous âges et de tous sexes, parmy lesquelles il y a quelque vingt familles de marchands de quelque considération qui font vivre tous les autres, le reste sont matelots ny ayant que fort peu d'artisans.

Tout ce peuple peut mettre 550 à 600 hommes sous les armes et non plus quant tout est à la ville : présentement il y a 27 navires à la pesche des morues sur lesquels il y 827 hommes d'embarqués, environ 200 sur les navires de Saint Malo et 50 sur les vaisseaux du Roy, de sorte qu'à l'heure qu'il est il n'y a pas 100 hommes capables de porter les armes dans la ville et les faubourgs... ».

« Quant à son enceinte, elle figure comme la marquée au plan sans qu'il paraisse qu'on y ait jamais cherché ny entendu grand- finesse. Elle est ... en assez mauvais état. ... Au pied de ce rempart il y a une petite faussebraie... qui n'est autre chose qu'un petit parapet de maçonnerie élevé à hauteur d'apuy et seulement à preuve du mousquet...sans autre observation de flancs ny de créneaux que les demy tours qu'on y voit qui ne valent rien.

... Pour fortification moderne à cette place on y a adjouté les deux pièces l'une sur l'autre (7 et 8) (il s'agit de la place et du bastion de l'œuvre) et la (9) (il s'agit de la fortification du Moulin à Vent), toutes trois basties dans le même tems. ... La troisième (neuf) est la pensée d'un innocent qui ne sachant comme quoy sortir d'affaire dans une scituation fort estroite et encore plus inégalle a produit une pièce où il n'y as ny sens ny raison. ... Il y a peu de corps de garde... encore sont-ils délabréz. Il n'y a pas une seule guérite... ».

« Le port seroit assez bon pour eux, quoy que comblé et que le fond soit plus haut que la superficie de la basse mer de plus de 15 pieds et fort négligé. Il y a une jetée qui assez belle pour n'avoir esté fabriquée que par des bourgeois. On pourrait l'améliorer considérablement, bonifier son entrée, l'asseurer et le mettre en estat de pouvoir recevoir toutes sortes de vaisseaux, mais à condition d'eschouer à marée basse sur un fond dur sentend et non autrement. Il ny a point de quays. Ce seroit une chose fort facile que de luy en faire un, la pierre, l'eau, le sable étant tout contre ; mesme de le mettre à couvert de son traversier y ayant des rochers devant son entrée sur lesquels il est aisé de bastir un môle. »

On le voit, Vauban ne fait pas dans la litote ; il aime le parler vrai et n'a pas une haute estime des bourgeois. On voit également que, comme ceux d'aujourd'hui, les notables de l'époque paraissent peu se soucier de leur patrimoine qui était fort mal entretenu.

Suivent ensuite de longs développements sur les travaux propres à assurer la fortification de la ville. L'ensemble des remparts, fausse-brayes, tours, portes et chemin de ronde, est passé en revue de façon détaillée et précise avec les recommandations que le grand homme juge nécessaires.

Certaines propositions sont de pur bon sens : « Bastir des casernes pour pouvoir loger quatre compagnies d'infanterie, les maisons de la ville estant si petites et si pleines qu'il ny a pas moyen de les pouvoir loger sans déloger tous les bourgeois, outre que ce sont tous matelots, gens incompatibles et qui auroient perpétuellement à desméler avec eux. Joint que les maris étant à la mer dès sept ou huit mois il ne seroit pas raisonnable de loger des soldats avec leurs femmes pendant leur absence. » Cette caserne se fera attendre encore 70 ans.

D'autres relèvent de la prescience : « Ce dessin ayant lieu, il sera cy après d'une nécessité indispensable de raser presque entièrement le faubourg (il s'agit de la rue des Juifs) d'aplanir les endroits qu'occupe présentement et d'enlever même ce qu'on pourra des terres où sont leurs jardins, leur rendant les matériaux et les dédommageant ; ils pourront aller bastir partie à l'autre faubourg de la leau entre l'hôpital et le dit faubourg, l'autre partie de l'autre costé le long du grand chemin, une partie se pourroit encor établir le long du port. Le meilleur de tout après celuy-cy seroit sur la butte en 31 (le Roc) parce que ce seroit une augmentation à la ville scituée dans un endroit très sain où les habitans n'ayant pas la clef des champs seroient obligés de prendre part à toutes les fortunes et infortunes de la ville comme les bourgeois. Au reste la fontaine au pied de cette hauteur, une communication facile au port et à la ville avec les moulins près d'eux leur rendront cette demeure assez commode pourvu qu'il plust au Roy leur accorder les mesmes exemptions qu'à la ville. » Si ces recommandations avaient été suivies d'effet, il n'eut pas été nécessaire d'incendier les maisons de la rue des Juifs en 1793.

Ses propositions d'extension du port, préfigurent les développements à venir : « Le seul môle qu'il y a n'est pas capable de tenir bien des vaisseaux à couvert. Cependant il se fait ici un commerce considérable par la pesche des molues et des huistres et par le transport de poix, raisine et de vins. Ce commerce augmentroit infailliblement si le port et l'établissement étoient plus commodes.

De plus il ne serait pas mauvais de donner retraite à des vaisseaux marchands poursuivis par des corsaires, même à des frégates légères et autres petits bâtiments légers et gardes-costes qui seroient pris de mauvais tems ou qui feroient la course aux environs de Jersey et Garnesey. Eu égard à ces raisons et à ce que l'on ne saurait jamais avoir trop de ports en France, mon avis est de faire un second môle figuré comme il est marqué au plan 32 et un troisième (33) eslévés l'un et l'autre à la hauteur du premier et les faire de bonne et solide maçonnerie, apparamment de grosses pierres de taille grossièrement débruties sur les faces et proprement piquées sur les joints. »

Pour justifier ces projets et la dépense qu'il estime à 304 mille livres pour les fortifications de la ville et 373 mille livres pour l'extension portuaire, Vauban avance plusieurs arguments dont on retiendra plus particulièrement les deux suivants :

« Sa fortification oste un poste très considérable à l'ennemy qui seroit maître de la mer parce que pouvant s'en emparer avec assez de facilité en l'estat qu'elle est, il luy seroit aissé d'en faire à peu de frais l'un des meilleurs ports du Royaume qui, ayant la mer derrière soy et les isles de Jersey et Garnesey tout contre pourroit maintenir contre les plus grandes forces du Royaume... ».

« Il n'y a pas de province qui ait plus de part à tous les remuements qui de tous tems sont arrivés dans le Royaume que la Normandie, ny de pays dans cette province plus remuants que les évechés de Coutances et d'Avranches. ... Il est certain que l'ombre de cette place tiendra tout en repos à l'avenir et qu'il ne se fera rien à Coutances ny à Avranches que ce que le Gouverneur de Granville voudra. »

Sur rapport de Seignelay (Secrétaire à la Marine et fils de Colbert), les propositions relatives aux fortifications furent approuvées par Louis XIV qui rejeta celles relatives au port.

Il est vrai que Versailles, St Germain, Marly, les fastes de la Cour, les guerres continuelles, avaient bien appauvri le Royaume...

En fait, aucune suite effective ne fut donnée à ce rapport malgré l'approbation du Roi. Au contraire, la révocation de l'édit de Nantes, le 25 avril 1685, conduisit à de nombreux troubles dans le pays et à la formation d'une coalition étrangère, connue sous le nom de « Ligue d'Augsbourg », contre la France.

Le manque de moyens et de temps incitèrent Louvois à parer au plus pressé : renforcement des places de l'Est et des grands ports militaires ; la contrepartie était de retirer à l'ennemi la possibilité de se retrancher dans des places mal entretenues et mal défendues comme l'étaient Granville et Cherbourg ; fin 1688 Louvois arrache à Louis XIV l'ordre de raser les défenses des deux ports manchots.

La portée de l'ordre fut cependant limitée par Vauban. Monsieur de Combes, l'un de ses collaborateurs chargé de cette triste besogne, fit abattre entièrement la fausse-braye et son parapet dont les matériaux servirent à combler le fossé ; les parapets du rempart principal furent rasés mais le rempart lui-même ne fut pas touché ainsi que la Grand Porte et le bastion de l'œuvre.

 

La visite de mai 1694 n'a pas donné lieu à la rédaction d'un rapport semble-t-il. Elle s'est par contre concrétisée par la création à l'extrémité du Roc d'une redoute comportant quatre canons couvrant le Nord et deux mortiers orientés à l'Ouest. Le 16 juillet 1695, cette redoute eut à prouver son efficacité à l'occasion de l'attaque d'une flotte anglaise venant de St Malo.

 

La visite de novembre 1694 est relatée dans un bref rapport assez amer bien que toujours aussi positif sur les possibilités de Granville : « Je ne parleroy de Grandville que pour vous dire que si le dessein que j'en avois fait avoit esté suivy, elle seroit devenue en peu de tems la meilleure place du Royaume, de la moindre garde et n'auroit pas coûté 400 mil livres. ...Au lieu d'avoir exécuté le dessin qui en avoit esté aprouvé par le Roy, on a rasé ce qu'elle avoit de meilleur au commencement de la guerre, en quoy Sa Majesté a esté mal servie et mesme trompée car le rocher isolé sur lequel elle est assize qui fait sa principalle force ne se peut raser d'où s'en suit que le premier occupant trouvera toujours beaucoup de facilité à s'y establir avantageusement, à joindre que ce lieu est environné de quantité d'autres scituations avantageuses pour des camps. »

 

En 1697, la guerre de la « Ligue d'Augsbourg » prend fin ... celle de Succession d'Espagne attendra le début du XVIIIè. Vauban continue inlassablement à fortifier et inspecter les places militaires. Le voici à Granville, fin octobre 1699 ; hormis la redoute, ses rapports antérieurs sont toujours restés sans suite, les défenses rasées en 1686 n'ont toujours pas été relevées ce qui inquiète fort Vauban qui voit en Granville une proie facile à prendre, aisée à consolider et dont il serait difficile de déloger un ennemi : « Eu esgard à l'estat où est Grandville, présentement il n'y auroit pas grand hasard à mettre cinq à six mille hommes à terre, ... personne ne s'oposeroit à leur descente et, pour lors ils n'auroient qu'à s'emparer de Grandville. ... On n'y tireroit pas un coup, et il n'en couteroit pas un homme pour s'en rendre maistre... . Ils seroient par conséquent en estat d'entreprendre :

  1. De se rendre maistre d'Avranches et de Coutances
  2. Assiéger incessamment St Malo en passant par la grève.

On ne scauroit dire le préjudice que tout le Royaume recevroit de la perte d'une telle ville qui est d'une foiblesse inconcevable du costé de la terre. »

Au-delà de ce constat, le rapport de 1699 est beaucoup plus sommaire et concis que celui de 1686. Sous le titre « Réparations nécessaires » on peut lire : « Cette place a esté démolie sans connoissance de cause et très mal à propos.

Pour la réparer, exécuter l'ancien projet (celui de 1686). » A cela s'ajoute de nouvelles recommandations dont principalement : « Faire un pont de l'isle (le Roc) à la terre ferme, ... agrandir et aprofondir considérablement la coupure (la Tranchée) en sorte que la mer y puisse passer à toutes les marées. ... Faire des quays et prolonger la jettée de vingt toises, ... restablir les tours à gauche du demy bastion ..., faire quantité de sisternes à cette place, sans quoy, point d'eau douce. »

Vauban relève enfin qu'il y aurait mille cent feux soit cinq à six mille âmes à Granville et dans les faubourgs ce qui paraît un développement extrêmement rapide si l'on se rappelle qu'il recensait 3768 habitants aux mêmes lieux en 1686.

L'homme est sans doute fatigué et moins précis. Retenons cependant que ses travaux et préconisations seront la base essentielle des évolutions civiles, portuaires et militaires de Granville au XVIIIè et au XIXè.

P.S. : qu'en est-il aujourd'hui ?

Dans un hors série de Pays de Normandie paru cette année et consacré à Vauban, Robert Guegan écrit :

« En valorisant son four à boulets et son corps de garde, Granville fait figure d'exception au sein des collectivités locales ... », sans appuyer cette affirmation de la moindre photo.

Sans doute Monsieur Guegan n'a-t-il jamais mis les pieds à Granville. Les restes du mur de l'Atlantique sont amplement expliqués et signalés. Par contre, aucune indication ne signale aux visiteurs l'emplacement et la consistance de la redoute de Vauban. Aucun panneau ne signale ou ne fournit d'explication sur ces éléments d'obligations de garde côtière mises à la charge des paroisses maritimes : four à rougir les boulets (une rareté aujourd'hui), corps de garde de la jetée et corps de garde dit de St Pair (sur la pointe du Roc) ; c'est un peu court comme valorisation. Bien pire, ces éléments, classés Monuments Historiques, ne sont respectés ni par la commune (bétonnage et obstruction des portes et fenêtres), ni par les administrations publiques (implantation d'un anémomètre sur le corps de garde de la jetée) ni par les particuliers (tags, déchets et immondices du four à rougir les boulets) : de quoi s'interroger sur l'utilité du classement.

Au secours Vauban !