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Mémoire d'un Granvillais : Eugène Lecossois - 1957 - Partie 2

Entretiens avec Eugène Lecossois (suite)

Haute figure du port de Granville, Eugène Lecossois avait dix ans en 1939. Il nous raconte comment il a vécu la guerre, l'occupation et la Libération

Eugène Lecossois : Début 1940, mon premier contact avec les Allemands a été en revenant du cimetière Notre-Dame avec ma mère, près du Temple protestant de la route de Coutances. Deux motards nous ont demandé la route d'Avranches. Et puis, d'autres sont arrivés et ont pris possession du port où ils ont fait venir cinq péniches du Rhin : il y avait notamment le Gabez, le Pondichéry, le Pointe-à-Pitre. Il y avait aussi des cargos, le Diamant, le Lande, l'Héros 7, l'Héros 8 qui leur ont servi à faire les transports sur Jersey.

Bateau débarquement allemand en 1945

Entre les deux jetées, ils ont monté un filet en câble d'acier qu'ils fermaient au coucher du soleil et ouvraient au lever du soleil. Ils ont mis des DCA sur la grande jetée et un projecteur sur le canot de sauvetage, avec une quarantaine de soldats.

Au port, les échanges ont commencé avec Jersey : ils y transportaient des vaches qui étaient parquées sur la Place Guépratte où elles restaient quelquefois deux jours, de sorte qu'il fallait les traire, parce qu'elles gueulaient. Des Allemands allaient en permission à Jersey, d'autres revenaient du front russe et couchaient une journée ou deux sur les trottoirs. Les bateaux les emmenaient à Jersey et rapportaient des voitures qui étaient réquisitionnées là-bas et qui étaient débarquées et stationnaient sur le quai.

VMVG : Et la pêche continuait ?

EL : La pêche continuait, mais il fallait sortir dans la journée entre le lever et le coucher du soleil : Si on n'était pas rentré, ils avaient des bateaux comme le Daniel et celui qui est devenu depuis le Maurice Marland, qui venaient chercher et remorquer les bateaux qui n'étaient pas rentrés. A cette époque il n'y avait pas de carburant, de sorte que, sans vent, c'était parfois difficile. Pour la pêche aux harengs au filet, on partait en doris au lever du soleil sous le Casino ou sous Bréville avec les avirons, et on revenait l'après-midi. Il y avait du hareng en quantité et on revenait avec les doris à moitié chargés ; dans le magasin, on avait de grandes réserves dans lesquelles on les salait.

Début 1941, les Allemands ont réquisitionné la maison de ma mère (celle du 55 rue du Port), et ont pris possession à cinq de tout ce qui était dedans, sans que l'on puisse retirer quoi que ce soit. Cette maison était toute équipée puisque mon père l'avait fait construire en 1929. Ils y sont restés jusqu'en 1944.

VMVG : Vous avez dû déménager ?

EL : Non, on était déjà installé au 48. Ils n'ont rien pris, mais après leur départ, j'ai tout transporté à la campagne, parce que nous avons dû quitter le port à l'arrivée des Américains, et nous sommes allés rue Pigeon Litan (à Granville). A cette date le port a été occupé par les Américains qui ont tout cassé dans les maisons.

Sur le port, les Allemands avaient fait un mur de trois mètres de haut qui partait de la cale sèche jusque l'entrée de la rue Lecampion, sur le quai. Il y avait une porte à la cale sèche, une porte à la cale où il y actuellement la criée, et le corps de garde avec quatre cellules de prison, devant la douane actuelle, où l'on devait passer.

Au début de la guerre, le port fonctionnait, et il y avait beaucoup de monde.

Les premiers blockhaus ont été réalisés sur le Roc tandis que le blockhaus du port, devant chez moi n'a jamais été fini, et n'a jamais eu de canon, et la batterie était juste à côté sur le quai. C'était une batterie de 120, et non de 35 comme cela a été marqué, et à côté ils ont fait une fosse dans laquelle il y avait les munitions. Sur la place Pléville-Lepelley, il y avait un blockhaus qui a été enlevé et ils devaient en édifier un sur la Place Guépratte. Les Allemands logeaient à l'Hôtel du Nord et à la Chambre de commerce, et les soldats logeaient derrière chez Anfray, où il y avait un blockhaus.

VMVG : Quand ils ont fait évacuer la Haute Ville, c'était pour y loger des soldats ?

EL : Non, ils ont occupé avec des chevaux. A la caserne, il y avait des Panzers. Pour accéder en haut, ils passaient par la rue Paul Poirier et la rue des Juifs, devant l'Hôtel Clemenceau ; mais quand ils faisaient des défilés, cela partait depuis le bureau de police jusqu'au bout du port et ils montaient par le Roc, qui était interdit à la population. Ils avaient leurs chevaux sur l'actuel parking des camping-cars, et ils en avaient même dans l'église Notre-Dame.

Sur le port, les soldats qui allaient à Jersey étaient logés chez l'habitant, chaque habitant devant loger deux soldats.

VMVG : Avez-vous vu des prisonniers russes monter dans les bateaux pour aller à Jersey ?

EL : Non ! Ils passaient par Cherbourg ou par Saint-Malo. Il y avait un camp de concentration à Aurigny qui aurait été construit par des Russes qui n'avaient rien à manger et qui mouraient sur place ; certains seraient même restés dans le béton !

VMVG : A propos de Russes, certains ont laissé des descendants?

EL : Les Anokhine ? Le père Anokhine était déjà installé à Granville avant la guerre. Il avait épousé une Gilerne, de Chausey. Il a travaillé à l'usine Dior.

Il y a eu des soldats Allemands qui étaient russes : Pendant la guerre, un soldat est venu frapper à la porte du père Anokhine, c'était un Russe qui l'avait connu en Russie, mais il n'a pas voulu le recevoir.

Un jour, trois Allemands sont arrivés chez ma mère : « Mme Lecossois ? C'est à vous le Kléber qui est dans le port ?

- Oui.

- Dorénavant, c'est à l'armée allemande ; on le réquisitionne ».

André Pillet qui patronnait le bateau avait un coup pour commander le moteur, je ne sais pas comme il faisait ! Alors trois Allemands de la Kriegsmarine, un officier et deux marins, sont montés sur le bateau et ont cherché pendant cinq heures à le mettre en route et ils sont descendus voir ma mère en lui disant : « On ne prend pas votre bateau, on n'arrive pas à le mettre en route ! ». C'est le seul bateau qui n'a pas été réquisitionné.

Après on a été aux seiches. On pêchait parfois à deux, trois heures à l'Ouest de Guernesey, en milieu de Manche. Un jour, on revenait grand' large, et on avait la grand voile et la misaine, les huniers et le foc dessus, et on a aperçu un bateau qui avait mis sa bonnette, c'est-à-dire son grand foc, c'était magnifique, il est arrivé avant nous à Granville !

On mettait au sec devant mon ancien restaurant, et les Allemands ne disaient rien : c'était des vieux, les corps de garde, ils n'en avaient rien à faire et on leur donnait un peu de poisson.

VMVG : Ils ne le payaient pas ?

EL : Non ! De la monnaie de singe ; mais on ne leur donnait pas le meilleur. On donnait en quantité, mais pas en qualité !

On leur donnait surtout des flets, ça ressemble à des plies, mais ce n'est pas bon.

On allait aussi leur porter du poisson au Casino ; ils y avaient un restaurant.

Mais ils avaient de beaux bateaux et c'étaient des marins.

Ils circulaient avec des péniches qui étaient faites pour le Rhin, et ils avaient un remorqueur qui était le Georges Guynemer qui a coulé l'Anvers dans le Nord-Est de Chausey. Et le Georges Guynemer, ils l'ont fait sauter devant mon restaurant. Les pierres sont toutes déformées ; ils avaient passé toute une journée à passer avec les mines, on y a pas fait trop attention. Je vois toujours les P 47 passer, c'étaient comme des bidons de 200 litres, c'étaient des explosifs. La jetée était quand même solide !

Les Allemands avaient cinq escorteurs qui mouillaient à Huguenan et qui ne venaient pas à Granville. Ils n'allaient pas à Chausey et n'ont pas occupé le château.

VMVG : Etait-ce dangereux à Huguenan?

EL : Oh non ! Ils étaient bien conseillés et à la Kriegsmarine, il y avait des gars bien ! A la Wermarcht, pareille. C'étaient pas les petits cons de la SS !

Les Allemands ont commencé à faire la tête au moment de Stalingrad.

A cette époque, on a vu Maurice Marland sur la route de Villedieu, où il y a la station Shell. Mon oncle, qui le connaissait bien, lui a dit : « Maurice, où que c'est que tu t'en vas, les Allemands te cherchent ; viens te cacher et demain tu partiras ! ». Et il est descendu le lendemain et on a su qu'il avait été arrêté et fusillé à la forêt de la Lucerne.

Ils cherchaient également au Casino le docteur Lelièvre, qui faisait partie d'un réseau avec Marland. Sa femme vient de décéder à 94 ans.

VMVG : Le docteur Lelièvre qui a sa maison en bas ?

EL : Non, c'est lui qui l'a remplacé, mais cela n'a rien à voir, ce n'est pas le même !

Lelièvre était sur le Plat-Gousset. Quelqu'un le rencontre et lui dit que les Allemands le cherchaient. Il est parti vers la Brasserie de la tranchée, près de la statue, a traversé, est sorti par l'arrière et il est arrivé dans la cour de l'ancienne librairie, et a été se cacher. Mais sa tombe était creusée ; il y en avait quatre, dont la tombe était creusée. Le docteur Lelièvre a échappé de peu ; c'était un homme sensationnel qui m'a sauvé le bras, que je m'étais brûlé avec une bouilloire.

Les Allemands étaient nombreux à la douane en face et ils me donnaient le tulle gras pour mon bras.

Sur le quai ils couchaient les pauvres gars ; je les ai vus pleurer quand ils partaient en Russie ; quand ils revenaient d'un mois à Jersey ou à Guernesey, ils pleuraient ; c'étaient des petits jeunes.

Celui qui est mort l'autre jour, qui avait eu le Café du port, Santage (?), il venait s'asseoir là avec sa femme, c'était un Polonais qui avait été enrôlé à dix-sept ans. Il a perdu ses deux frères à Stalingrad. Il avait été fait prisonnier en Belgique et il m'a expliqué pas mal de trucs.

VMVG : Et qui commandait le port ?

EL : Un amiral que j'avais rencontré, mais ce n'est pas lui qui a donné les ordres, ils venaient du Normandy, pas la Kriegsmarine, mais les verts, la Wehrmacht.

L'amiral commandant du port était Sabert ou Montsabert, que j'avais rencontré après chez Joly à Jullouville. ça a fait drôle, parce que j'apportais des crustacés en cuisine, et on descendait en dessous, et il m'a dit, Gégène, je t'offre l'apéritif, tu vas monter au bar et tu vas voir si tu reconnais quelqu'un. C'était en 59, et quand je suis monté avec lui, j'ai reconnu l'amiral qui commandait la Kriegsmarine, c'était un grand avec les cheveux blancs. On a parlé du port et je lui ai dit : « c'est dommage que le port ait sauté », mais il ne m'a pas répondu. Il m'a dit qu'il était bien à Granville.

La libération.

VMVG: Comment ça s'est passé, en 1944 ?

EL : En juillet 44, il y a eu un raid de deux avions canadiens, qui ont fait des dégâts chez les Allemands : ils ont attaqué les soldats qui étaient sur le port et aussi un navire qui était près du Loup et comme ils volaient très bas, ils ont pu faire beaucoup de morts sans réplique de l'artillerie. Puis les bombardements se sont succédés. Le port a été pris en enfilade. Dans la maison de mes parents, il y avait une dizaine de bombes incendiaires, qui n'avaient pas sauté, et c'est là qu'ils ont collé en l'air la porte. Quand les Américains ont voulu bombarder la Gare de Granville, ils ont commencé à Saint-Jean-des-Champs, et le premier atteint à Granville a été Lefebvre, la Corderie de Donville, au-dessus de l'Intermarché (devenu Casino), à l'emplacement de la résidence Emeraude.

A la boucherie Péné, la femme a été tuée par un Allemand parce qu'elle avait allumé en entendant du bruit. C'était la sœur de la fleuriste de la rue Lecampion. C'étaient des filles adoptives au père Jovanelli.

VMVG : Il était Juif, Jovanelli ?

EL : Oui, mais il a pas été ennuyé pendant la guerre. Il y avait aussi les Weisler ( ?), et la Belle Jardinière, la boutique de vêtements qui existe encore au coin de la place du marché, et qui était tenue par des juifs. Les Allemands ont saisi les biens, et c'était Lesieur, huissier, qui avait fait la saisie. Un jour, au Musée de Carentan, j'ai vu le journal des saisies effectuées par Lesieur, sur lequel il y avait les Weisler ( ?) et d'autres Juifs qui demeuraient à l'entrée de la rue des Corsaires. Et les Weisler ( ?) tenaient la Maison de Paris, à la gare, à côté du pharmacien, où on trouvait les meilleurs vêtements de travail.

Vous savez, les Juifs, ils les recherchaient, ceux du Normandy !

Mme Turbert m'a expliqué que pendant l'occupation, chez moi, au 5 de la rue du Port, il y a eu un Canadien qui est resté plus d'un an ; il sortait le soir faire un tour au lavoir et lui disait bonsoir. C'était Leprince qui habitait là à cette époque et qui faisait partie de la résistance avec Maurice Marland. Ce Canadien serait parti après un an par l'Espagne.

VMVG : Il n'a jamais été dénoncé ?

EL : Non. Je crois que personne ne le savait, et pour faire parler Mme Turbert, il aurait fallu se lever de bonne heure ! Elle en connaissait, mais c'était une femme qui était le vieux visage du port : le soir elle venait parfois dans mon atelier, en frappant à la porte « c'est Marguerite ». Elle s'asseyait et me racontait le passé ; elle connaissait tout !

VMVG : Comment s'est passé le débarquement des Allemands de Jersey à Granville ?

EL : C'était en mars 45, alors que les Américains étaient à Granville. Les Allemands restés à Jersey mouraient de faim. Ils sont venus avec un bateau de guerre à mer descendante et se sont trouvés échoués ; à une demi-heure près, il y avait deux mille soldats Allemands prisonniers qui auraient été sur place et qui venaient de remonter dans leur campement situé sous Duval-Lemonnier, à l'emplacement actuel de la piscine. C'est à ce moment, je crois, que Jacques Tanguy a été blessé alors qu'il remontait derrière chez Jean-Pierre Thélot.

Les Allemands ont également débarqué avec des canots pneumatiques du côté du casino, ont fait prisonniers les officiers de l'état-major américain à l'Hôtel des bains, y compris un général, qu'ils ont emmené en robe de chambre à Jersey. En ville, ils ont tué quatre ou cinq personnes (?), et ont détruit deux ou trois maisons, et sur le quai, ils ont décapité quelques soldats et ont pris un cargo de charbon. Il faut préciser que les Américains avaient installé une voie ferrée sur la jetée ouest qui passait sur la cale sèche, pour débarquer les cargos de charbon, et que les soldats, des noirs, dormaient dans les grues.

Sur le chemin du retour, les Allemands sont passés par les Minquiers, où quatre soldats étaient restés, et ils ont attaqué un navire américain qui était en travers de la Pierre, et qui a été s'échouer vers Rothéneuf.

Deux mois plus tard, nous sommes retournés à Jersey, en mai 1945, après avoir réarmé le Kléber : à cette date, les Américains embarquaient les prisonniers Allemands avec un navire de guerre qui stationnait dans la baie de Saint-Aubin.

Après, le port de Granville a repris très doucement son activité et ils ont mis un certain temps à réparer les brèches de la jetée.

Dès leur arrivée, les Américains ont enlevé le mur, et ont développé une énorme activité de fret avec le charbon, mais ils respectaient les gens et il y avait quand même une animation sur le port.

(A suivre)

Catherine Macia