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Mémoire d'un Granvillais : Eugène Lecossois - 1957 - Partie 1

Eugène Lecossois

Entretiens avec Eugène Lecossois

Petit-fils d'armateurs et armateur lui-même avant de devenir restaurateur, Eugène Lecossois est une figure marquante du port de Granville. Né en 1929 rue du Port, comme ses quatre frères et soeurs, il a bien voulu raconter à Vie et Mémoires du Vieux Granville ses souvenirs hauts en couleurs.

Eugène Lecossois : Mon père était de Cancale, ma mère, de Granville. Mon père est venu à Granville en 1911 : il livrait son poisson. Il a été mal accueilli par les pêcheurs granvillais et un jour on lui a mis son poisson à la cale. Mais il a renouvelé, il est revenu, et a connu ma mère. Ils se sont mariés et ont eu l'aîné en 1912; il est mort à 10 ans.

En 1914, mon père a été mobilisé et il a été envoyé commander un remorqueur à Salonique dans les Dardanelles, où il a fait le temps de la guerre.

Je suis né en septembre 1929, rue du port. On est tous les cinq nés au premier étage du 48, qui touche le Bar des marins. Mon père est mort quand j'avais 10 ans. Ma mère avait quatre gosses à élever. La bisquine « Le Kléber » était patronnée par André Pillet, qui demeurait un peu plus loin, au 62 rue du Port. Il faisait pratiquement partie de la famille. Il n'y avait que deux bateaux sur le port qui faisaient le grand métier des bisquines, dix hommes à bord de chacun, le « Kléber » et le « Gagne petit ». Le Gagne petit, c'était mon oncle Méniger, le frère de ma mère, qui demeurait au 20 rue du Port. Mes parents logeaient leurs matelots.

Sa première expérience de la mer

J'ai navigué un tout petit peu pendant la guerre. J'ai commencé en 1943, j'ai embarqué six mois avant mes 14 ans, en juin, à bord du Kléber. Après j'ai été à l'école de pêche et puis j'ai continué à bord, parce que ma mère ne voulait pas que j'aille plus haut à l'école, bien que j'aie été malade.

VMVG : Malade ?

EL : Du mal de mer. Les hommes disaient à ma mère : il ne peut pas continuer, il ne mange pas. Si on partait quarante-huit heures, j'étais deux jours sans manger.

VMVG : Et ça a passé,, le mal de mer ?

EL : En 1953, quand j'ai eu mon grand bateau. On était sept à bord ; j'avais des responsabilités. J'ai commencé à patronner quand je me suis marié, en 1952.

J'ai repris le bateau après André Pillet qui avait quand même fait un bail, il avait embarqué en 1921 avec mon père et est resté jusqu'en 1952.

VMVG : La bisquine Kléber ?

Le Kléber - 1938

EL : Oui. On l'a vendue en 1947, à Paimpol. On a ensuite fait construire le premier bateau qu'a fait Servain, « Le Petit Kléber », treize mètres avec arrière norvégien. Il a été construit sous la gare, à côté des SCN (combustibles) voisins, et on n'a pas pu le faire de la largeur qu'on voulait parce qu'il aurait fallu abattre deux mètres carrés de mur, ce que le voisin a refusé. J'ai fait faire un deuxième bateau en 1962.

VMVG : Combien votre famille a-t-elle eu de bateaux et que sont-ils devenus ?

EL : Il y a eu « Le Saint-Sauveur », une bisquine à mon grand-père Méniger, à Granville, de 1885 à environ 1910, et « Le Colbert », une bisquine à mon grand-père Lecossois, à Cancale. J'ai une photo du Colbert en 1900, devant Notre-Dame de Jersey. Ensuite, il y a eu « Le François-Marie », une bisquine à la famille Lecossois-Méniger, une autre bisquine, « Le Kléber », un chalutier, « Le Kléber II », et un chalutier de dix-huit mètres, « Le Notre-Dame du Cap-Lihou », et encore un chalutier, « Le Patrick Brigitte ».

Il y avait quatre bisquines identiques : le Kléber, de Granville, la France, les Trois Frères et le Saint-François, de Cancale, qui régataient souvent ensemble. C'étaient des cousins.

Mon père était un acharné de régates et ma mère disait que si les régates avaient continué, elle aurait divorcé. Un jour, le Kléber et la France sont rentrées bord à bord dans le bassin, avec toute la voilure, et aucun des deux n'a molli. Dans le temps, les bateaux n'étaient pas assurés et à part le Kléber et le Gagne Petit qui faisaient presque à eux seuls la charge de travail des chantiers Servain, on ne faisait pas de réparation. Pour les autres bateaux ça marchait comme ça voulait ; ils n'avaient pas les moyens de faire les réparations.

La dernière régate de Granville date de 1938.

Ma mère avait six maisons sur le port et elle logeait ses matelots. Le prix était dérisoire mais mon père tenait à ses matelots. Ils étaient dix à bord, ils avaient, chacun, vingt kilomètres de lignes. Ils partaient pour deux/trois jours mais s'il y avait grand mauvais temps, il arrivait qu'ils attendent à Jersey ou Guernesey que « ça calmisse ». J'ai un rapport de voyage de mon père qu'il avait fait quand il était dans le nord de Carteret.

Ils allaient jusqu'à la « deuxième ligne des vapeurs », c'est-à-dire à deux/trois heures de Guernesey, et aussi jusque devant les Sept- Îles, devant Perros-Guirec, devant l'île de Batz, et tout à la voile. Et moi j'ai continué. Après la guerre, les Allemands avaient fait sauter le feu et j'ai dû passer sans feu devant le caillou des Roches Douves (un phare magnifique entre Bréhat et Guernesey), il y avait juste une petite lueur quand on passait. Mais c'était poissonneux, les Roches Douves.

J'ai continué sur « Notre-Dame du Cap Lihou », un bateau d'environ dix-huit mètres, avec sept hommes et vingt-sept kilomètres de lignes, que j'avais fait faire à Douarnenez.

On partait deux ou trois jours, à deux bateaux, avec les frères Riou (ils avaient la poissonnerie auprès du casino). Ils étaient de Loguivy-de-la-mer et c'est mon père qui les avait fait venir à Granville en 1925 ; ils ont navigué avec nous et ils ont eu leur bateau en 1939, c'était des as de pêche. Avec André Pillet, c'étaient des patrons de mon père, il ne jurait que par eux. Dans ce temps-là on avait le respect des matelots, ce qui n'est plus le cas maintenant... On profitait toujours de la fête du port ; il y avait des grilleurs de gigot d'un bout à l'autre du quai et ma femme allait chercher du gigot et on mangeait tous ensemble. Moi, j'aimais mes matelots. Fallait reconnaître que sans les matelots, on ne pouvait pas travailler. Aujourd'hui, il en reste deux, c'est tout : Georges Blanchard, qui est sur le port, une maison en pierre de Perros, et Michel Bouchard, le frère de mes beaux-frères, qui demeure à Donville. Maintenant c'est Jean-Pierre Thélot qui relève, c'est un gars sérieux, qui a fait ses preuves, mais plus jeune que nous : moi, étant gamin je l'ai baladé en poussette avec son frère, les deux dans la poussette et en avant !

Les parents d'Eugène

Ma mère, c'était une femme qui était dure au travail mais c'était une femme très ouverte, qui avait le cœur pour tout le monde. Et mon arrière-grand-mère était la première bienfaitrice des Petites Sœurs des Pauvres, il y avait son tableau dans le Salon, rue Jeanne Jugan, j'étais allé le voir. Quand j'ai appris que ça allait être démoli, j'ai voulu le récupérer mais je ne l'ai pas fait, maintenant il est parti. Et ça m'a fait quelque chose. Oh il y en avait des tableaux là-dedans mais il y a eu des vols ! et par des gens biens !

VMVG : Comment s'appelait cette dame ?

EL : C'était Mme Pinel, née Dufresne de Donville, la mère de ma tante Méniger. Ma grand-mère Pinel demeurait rue de la Vierge (rue Valory), au rez-de-chaussée de la maison où il y a la Vierge. On a été obligé de vendre la maison pour régler les frais de succession quand ma mère est morte, en 1983.

VMVG : Et votre papa est mort en quelle année ?

EL : En 1939, quinze jours après le père Bouillon (le père à Jeannot Bouillon, le grand-père à P'tit Georges Bouillon, mari de Mme Bouillon), qui s'est noyé derrière la jetée : il avait une petite bisquine qu'on appelait la Granvillaise et elle faisait le lançon à Chausey ; mon père comme mon oncle Méniger, lui disait toujours : « Edouard, tu devrais jamais te mettre sous le vent de ta barre ». Evidemment il n'y faisait pas attention et ce jour-là, il faisait une tempête, un coup de vent de suroît. Le raban qui tient la barre à la lisse a cassé et il a été projeté par dessus bord. Mon oncle qui le suivait avec le Gagne Petit a mis une chaloupe à l'eau, les hommes y sont allés, mais il était trop tard... Je reverrai toujours quand ils l'ont débarqué au bas de la cale, dans une toile.

Mon père est mort en novembre 39. Je n'ai jamais vu ma mère en couleurs, j'ai toujours vu ma mère en noir. Elle a perdu son père à 45 ans, elle a perdu sa mère à 65 ans, elle a perdu son fils de 10 ans ; trois ans après, elle a perdu son frère de 22 ans, tué à Verdun, et puis mon père de 54 ans, mon neveu qui a été tué en camion à 22 ans.

Ma mère était très généreuse, elle n'aurait jamais laissé quelqu'un sans manger. Elle fréquentait beaucoup l'église. Elle donnait pour les œuvres. A Cancale, comme à Douarnenez les gens étaient très croyants. J'avais beaucoup de copains à Douarnenez dans les patrons de pêche, les langoustiers, c'étaient des hommes qui étaient communistes, mais très croyants.

Ma mère était mareyeur en même temps, elle faisait le marché de Villedieu. Elle n'était jamais fatiguée et elle disait toujours « Si t'es fatigué c'est qu'tu ne sais pas travailler ». Elle allait à la poissonnerie (la vieille poissonnerie était derrière le côté Est du bassin, devant le bureau de police). Ce n'était pas de première : non carrelée, des barils coupés en deux pour laver le poisson. Mes sœurs faisaient chauffer de l'eau qu'on allait porter dans des bues à lait et on se réchauffait les mains avec. On restait quelquefois là jusqu'à 4 heures du matin. Il y avait des rats qui passaient partout.

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Catherine Macia