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L'institution Sévigné - Partie 2

Mémoires d'une très, très, très ancienne élève de l'Institution Sévigné du temps où cela s'appelait « Le Pensionnat du Sacré Cœur de Jésus »

Rachel DUFOUR (1888-1977) était la fille d'un riche rentier de Donville (qui en fut même le maire de 1900 à 1904).

Pour faire ses études, on ne pouvait la mettre que dans « une bonne maison », donc au Pensionnat du Sacré Cœur de Jésus, rue Lecampion à Granville. Elle y fut pensionnaire, car habitant la Villa Louise à Donville (la mairie actuelle), il n'était pas question de déranger matin et soir le palefrenier, le cocher, la carriole et le cheval. Elle ne rentrait à la maison qu'en fin de semaine (qu'on ne devait pas encore appeler week-end à ce moment là).

Elle y resta jusqu'à son âge de 12 ans, formant une joyeuse bande indisciplinée avec ses camarades de classe. Pour se débarrasser de son huile de foie de morue, dont elle devait prendre une cuillerée chaque matin (vitamines imbuvables), elle allait la verser sur la provision de pommes de terre dans la cave du pensionnat. On lui faisait à longueur d'année des compliments sur ses bonnes joues et son teint de lys et de roses ! L'huile de foie de morue avait-elle pénétré à travers la peau des pommes de terre et amélioré la santé de toutes les pensionnaires ?

A la messe, écoutée tous les matins, les membres de la fine équipe se dispersaient au milieu des autres élèves, afin de reprendre les paroles du cantique « Dieu du Ciel, descendez en nous », paroles qui devenaient :

« Dieu du Ciel, descendez chez nous,
Prenez un siège, asseyez-vous.
N'écoutez pas ma sœur,
Qui vous fait, qui vous fait,
Qui vous fait les yeux doux. »

Vu la dispersion des chanteuses, les sœurs n'arrivaient pas à situer d'où venaient ces paroles impies !

Quelques jours avant les vacances, ces demoiselles commençaient à se gratter furieusement la tête, se plaignant d'avoir des poux. Les religieuses ne voulaient pas renvoyer les chères petites dans cet état à leurs parents. Le bon renom du pensionnat en aurait pâti ! Aussi, leur lotionnaient-elles, à grand renfort de « Marie-Rose », ces longs cheveux qui tombaient jusqu'au bas des reins. Et pour éviter la contagion, on les isolait dans des pièces à part, ce qui les empêchait de suivre les cours. Ce qui bien sûr, était le but de l'opération ! Les chères petites n'avaient aucun poux, mais carottaient ainsi quelques jours de congés supplémentaires, et recommençaient à chaque vacances.

Parmi ses meilleures amies, il y avait Gabrielle JOLIVET, dont les parents habitaient à ST PIERRE et MIQUELON (n'oubliez pas que nous sommes à l'époque de « la grande pêche » à la morue) Granvillais d'origine, ils avaient mis leur fille en pension au Sacré –Cœur. Pauvre Gabrielle, elle ne devait pas revenir souvent chez elle pour les petites vacances ! Elle resta célibataire et s'installa par la suite à NEW-YORK comme « sculpteur animalier », modelant des animaux en argile et créant des bijoux.

Une autre amie était Adeline Le HUGEUR (belle-mère du Docteur VESVAL), que Rachel appela « Didine » toute sa vie, même quant elles avaient 80 ans. Tous les soirs, vers 5 heures, elles se croisèrent en haut de la rue des Juifs, Adeline montait vers l'église Notre-Dame :

- Je vais faire mes prières du soir à l'église, je vais penser particulièrement à toi, mon petit Ra.

- Merci, ma Didine, moi je descends en ville prendre une tasse de thé et des petits gâteaux.

Mais sa meilleure amie était Hortense RAVOUS, fille d'un architecte, qui, entre autres, coopéra à la construction de l'église St Paul.

Hortense allait déterrer, pour les manger, les carottes dans le potager, mais elle replantait consciencieusement le trognon et les fanes afin que la sœur-jardinière ne s'aperçoive de rien. Celle-ci devait bien s'en rendre compte quand elle les cueillait, ou quand les feuilles étaient desséchées, mais ne savait qui accuser. Hortense resta aussi célibataire et fut professeur de violon.

Quelques 50 ans plus tard, Rachel croisa dans la rue la « mère Lisambard », la marchande de poissons la plus connue de tout Granville poussant son « camion à bras ».

La mère Lisembard était tout sourires et amabilités, parce que, à ses dires, elles avaient toutes les deux le même âge, et fait leur première communion ensemble en 1900. Rachel qui se prenait pour une grande bourgeoise, était un peu interloquée :

- Ah ! mais je ne m'en souviens pas !

- Mais si, nous avons été élevées toutes deux au Sacré-Cœur

- Vraiment, mais je ne m'en souviens pas du tout !

- Oui, mais moi, j'étais de l'autre côté de la « bârriaire » ;

Belle époque ! Où la cour d'une école religieuse était séparée en deux par une barrière, d'un côté les « gosses de riches », de l'autre « les gosses de pauvres » Même séparation pour les classes et les rangs de communion.

Mais revenons aux journées de ces demoiselles, journées qui se passaient en messe, études, prières et récréations où elles jouaient au croquet et au volant.

Le soir, elles se retrouvaient dans le dortoir, qui comportait deux rangées de lits parallèles, avec chacun un rideau en ciel de lit, lequel déplié pour la nuit, protégeait la pudeur de ces jeunes filles et protégeait aussi du froid et des courants d'air. Car les pièces étaient peu ou pas chauffées, et on risquait en hiver, de trouver de la glace dans la cuvette et le pot à eau. Aussi la toilette était sommaire, on se débarbouillait seulement le museau et les mains (les servantes devaient aller chercher de l'eau au puits, il n'y avait pas d'eau courante).

Pourtant, le samedi matin, grande toilette : on se lavait les pieds !.... avec l'eau qui avait déjà servi pour la figure.

Le bain devait être réservé pour la maison, dans une vraie baignoire, ou, à défaut dans un « tub » (large cuvette de métal).

Et bien sûr, on s'éclairait avec des bougies et des lampes à pétrole.

Le dimanche se passait donc à la maison. Il y avait messe le matin, vêpres en début d'après-midi et salut le soir. Entre-temps, on ne devait rien faire : ni lire, ni écrire, ni tricoter, ni peindre etc...., rien que consacrer ce jour-là au Seigneur. Le dimanche devait paraître long, long, long et Rachel était bien contente de retourner au pensionnat retrouver ses camarades de friponnerie.

Ses études primaires terminées, on l'envoya poursuivre son éducation à Jersey pendant trois ans (1900-1903) au Pensionnat St André qui était une succursale du Sacré-Cœur de Granville, maison mère.

Elle y apprit l'anglais et les bonnes manières. La pauvre fut rabrouée dés son premier repas : elle se tenait à table « like a pig » (comme un cochon), parce qu'elle mettait les poings sur la table, à le française, au lieu de cacher ses mains sur les genoux, à l'anglaise. Ce qui faisait dire plus tard à son amie Hortense « C'est pour mieux te gratter les genoux ou les doigts de pieds ? »

Heureusement, elle savait garder les coudes au corps, car dès son enfance, on lui avait appris à se tenir bien droite et à coincer des livres sous ses bras, livres qui ne devaient pas tomber à terre de tout le repas.

On considérait que l'éducation d'une jeune fille était terminée à quinze ans. Elle revenait alors dans sa famille, et passait le temps à faire de la musique, de la peinture, de la broderie. Et surtout à attendre le Prince Charmant de ses rêves (un petit artiste-peintre fauché) ou plutôt, le riche barbon que ses parents lui imposeraient (le Docteur Jules REGNAULT de quinze ans son aîné qu'elle finit par épouser en 1908, à l'âge de vingt ans).

Edith OLLIVIER-FERDY

Qui fut élevée par sa grand'mère Rachel DUFOUR