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L'institution Sévigné - Partie 1

« Une très ancienne élève de l'Institution Sévigné se souvient... »

Ces souvenirs d'une petite fille qui peu à peu grandit au rythme d'une même classe ne présente pas une grande précision historique. Mais ils se détachent bien nets sur le fond de brume apportée par le temps.

Les sévères bâtisses du bout de la rue Lecampion, qui jadis abritaient l'école du Sacré Cœur, inspiraient une grande appréhension à la future élève que j'étais. Pourtant, ma classe, le cours préparatoire, s'ouvre par deux larges fenêtres sur la façade d'un long bâtiment clair et ensoleillé situé côté quai d'Orléans, au sud.

Devant l'école s'étend une cour assez grande, longée d'un côté par un vaste préau et de l'autre par une bâtisse d'aspect rudimentaire, assez bien équipée pour les cours de gymnastique et utile aussi pour les classes de chant et les réunions festives.

Les maîtresses, vêtues de sombre, la mine austère, m'impressionnaient un peu au début mais, comme on disait alors, elles « apprennent bien » ! Certaines même se mêlent à nos jeux et à nos rondes d'enfants au cours des récréations. Toutes s'appellent «Mademoiselle ». Personne ne s'étonne ! Pourtant, l'une d'entre elles, la gentille Melle Henry, porte toujours une longue blouse noire et un chapeau noir , toujours le même,perpétuellement enfoncé sur la tête.(Cette tenue trahissait sans doute le regret d'un statut qui lui était cher !)

L'emploi du temps est rythmé par le cérémonial de courtes prières, le matin en arrivant et le soir à la fin de la classe...A 11h30mn, les petites classes se rassemblent et, en rang par deux, sous la conduite de la maîtresse de service, défilent tout au long de la rue Lecampion.

Au bout de la rue c'est la dislocation. Chacune rejoint son domicile tout proche.

Pour nous les petites, la vie paraît simple et bien réglée et pourtant, au loin, grondent les rumeurs du futur conflit dont, bien que protégées dans l'ensemble, nous serons témoins et victimes, et pour certaines de façon bien cruelle ! Un jour la guerre éclate...Très vite l'occupant s'installe. En juin 1940, le gouvernement Pétain se met en place. Il intervient, à sa façon, sur les lois de 1905 et proclame : « L'école sans Dieu n'existe plus » Tout de suite nous en voyons les effets. Bon nombre de nos enseignantes (pas toutes) nous apparaissent métamorphosées, en religieuses du Sacré Cœur, l'ordre de l'ancienne école de la rue Lecampion. C'est impressionnant ! Leur nom aussi a changé. Melle Henry est devenue Sœur St Marcellin, la joyeuse Melle Guillemin Sœur Ste Marie-Anne et j'en passe...Mais malgré les coiffes empesées, la personnalité de nos maîtresses devenues sœurs est restée inchangée. D'ailleurs il restait encore des enseignantes civiles qui n'avaient pas la vocation et, au cours du temps, tout : corps enseignant et élèves ont évolué vers la mixité.

De la période Pétain, je garde curieusement un unique bon souvenir. C'était en juin, « la fête de la jeunesse ». L'idéologie, vu le contexte, en était dangereuse mais, nous enfants, n'en voyions que le bon côté : les évolutions au rythme de la musique, d'élèves venus d'horizons divers ; écoles laïques, écoles libres, filles et garçons !

Tout cela sous le soleil de juin, loin des dictées et des problèmes, tout près des vacances, ignorant le danger d'un endoctrinement menaçant.

Hélas ! Après le soleil et quelques nuages vient le vrai mauvais temps ! Le bâtiment neuf et spacieux de Sévigné, moderne et bien situé, attire la convoitise de l'occupant. Il faut lui dire adieu ! En hâte et tant bien que mal nous devons nous caser dans les anciens bâtiments de la rue Lecampion. Pour jouer, il ne reste plus qu'un maigre espace séparé de notre cour par un vilain mur de briques .Quand il pleut on se serre dans un étroit couloir qui donne accès à la chapelle qui remonte au temps des anciennes religieuses du Sacré Cœur. Le manque de locaux se faisant de plus en plus sentir, certaines classes doivent émigrer. A la rentrée 1943, la 6eme classe, ma classe, trouve refuge dans le salon d'une charmante dame de l'autre côté de la rue Lecampion. Le matériel de classe est rudimentaire : deux longs tréteaux de bois, des planches, deux bancs, un tableau noir dressé sur un chevalet et voici campée notre classe-salon. Le décor vert-Empire rehaussé de dorures, le parquet bien ciré offrent un cadre chic. Le « hic » c'est qu'il faut grimper un étage de marches brillantes et que nos chaussures feraient désordre si on les laissait au rez-de-chaussée, entrée commune à tous les occupants de l'immeuble y compris un notaire... Par chance la classe ne compte que 12 élèves ! Monter et descendre l'escalier représente une équipée et nous rions beaucoup. Nous progressons tout de même dans l'étude de la Grèce antique et du latin mais en dépit du cadre « impérial » le côté « toilettes » pose des problèmes, les pauses récréation se passent dans la classe et la gymnastique, faute de cour ou de salle, a disparu de l'emploi du temps

Dehors l'occupant se manifeste en faisant déboulonner la statue de Pléville, notre voisin, de la place du même nom. Il fait aussi couper les beaux arbres du cours Jonville. En plus du déplaisir causé par le deuil de nos arbres, nous récoltons une rédaction et l'étude d'une poésie de Ronsard sur les arbres cruellement coupés !

L'année scolaire s'achève plus vite que prévu : le 6 juin c'est le débarquement ! Après les moments de joie et d'espoir, la guerre continue, toute proche cette fois. C'est ainsi qu'à la rentrée nous évoquons notre compagne de 6eme, morte ainsi que toute sa famille sous un bombardement derrière la gare, fin juin 1944.

Fin juillet, la Libération arrive à Granville ; la vie reprend peu à peu ses droits. Les évacués ont pour la plupart la chance de retrouver intacts leurs logements mais « l'exode » de la Haute Ville a ouvert pendant presque 2 ans d'autres horizons et bien des habitations restent vides.

Côté Sévigné, le grand bâtiment sinistré est inutilisable. La rentrée est encore sous le signe de la dispersion. La Direction s'installe au 44 de la rue Notre Dame dans une vaste et belle demeure. C'est un hôtel particulier qui, comme chacun le sait maintenant, a connu un très riche passé et en conserve de beaux restes. (A l'époque on ne nous explique rien et nous, jeunes élèves admirons le beau cadre mais sans la curiosité de savoir). Donc depuis la rentrée 1944 et pour trois années encore, l'hôtel abritera la direction de Sévigné, les chambres et le réfectoire des internes. Les classes sont éparpillées ça et là.

Ma classe devenue 5eme classique a augmenté son effectif d'élèves venant de zones sinistrées qui ont trouvé un refuge provisoire à Granville. Le 1er octobre 1944 la rentrée s'effectue au 3 de la rue Notre Dame. De nouveau nous occupons un salon, mais très vaste, très élégant, revêtu de lambris vert-gris rehaussé de moulures dorées. Cette fois nous sommes assises devant de vrais pupitres, les professeurs siègent sur une estrade. Au mur pendent un vrai tableau noir et des cartes de géographie ! La paix n'est pas encore signée mais nous sommes libérés. Malgré le cadre « grand-bourgeois » de notre installation nous nous sentons presque dans la normalité.

Pourtant, brusquement la guerre rejoint Granville une nuit de printemps 1945. Les cris et les détonations entendus la nuit sur le port et dans les rues, s'expliquent par le débarquement d'une partie des allemands qui occupent Jersey. La tentative est un échec mais on compte des blessés et des morts parmi les militaires mais aussi hélas ! des granvillais sont atteints, notamment une commerçante de mon quartier.

L'après-midi même le calme est revenu et ne sachant pas trop ce qui s'est passé de si grave nous prenons la direction de l'école. La classe est au complet. Le cours d'algèbre de Sœur Ste Marie-Anne se déroule dans un silence religieux, quand, brusquement la porte s'ouvre en grand, deux soldats américains de couleur, armés de fusils menaçants, apparaissent et sans dire un mot, se ruent vers un grand placard mural, l'ouvrent et, toujours muets et silencieux sur leurs semelles de crêpe, disparaissent aussi vite qu'ils étaient venus ! Ils étaient à la recherche d'allemands qui auraient cherché à se dissimuler dans quelque cachette dans une maison encore inhabitée depuis l'exode de la Haute-Ville en 1943. Les deux américains ont sans doute été les premiers surpris de se trouver inopinément dans une classe d'adolescentes studieuses et muettes de frayeur.

A la rentrée d'octobre 1945-46, ma classe, désormais la 4eme, s'installe au 44 rue Notre Dame, donc dans l'hôtel de Péronne, juste en face l'hôtel de Valesfleurs. De nouveau, nous avons droit à un vaste salon dont les murs sont recouverts de lambris du 18eme siècle. Situé au rez-de-chaussée, on ne le voit pas du tout de la rue mais la longue façade latérale est bordée d'un joli jardin, fleuri en désordre. Il est installé sur deux niveaux. On grimpe quelques marches et, à droite, on peut s'asseoir sur un muret. De là on découvre, juste dessous, la rue Lecarpentier et au loin une vaste respiration de mer. Malgré l'interdiction d'aller bavarder devant le petit mur (grand et haut mur côté rue Lecarpentier) nous la bravons pour aller respirer le grand air et la liberté.

L'année suivante l'effectif diminue. Les élèves réfugiées sont retournées dans leurs écoles respectives .Cette fois, toujours au 44, notre classe s'installe dans la tour hexagonale de l'hôtel. On y accède avec précaution car les marches étroites et en dur granit de l'escalier « à vis » n'inspirent pas confiance, d'autant que notre classe sans palier s'ouvre directement sur l'escalier. C'est une pièce petite mais éclairée par deux grandes fenêtres découvrant un large horizon marin. J'en garde un souvenir ensoleillé.

A cette époque, à Granville, seul Sévigné offrait des classes de second cycle et uniquement pour les filles ! Autrement, c'était le régime de l'internat aux lycées d'Avranches et de Coutances. Du coup, l'effectif de ma classe de seconde a augmenté. Il faut un espace plus grand. Nous le trouvons toujours à la même adresse. Rien de fâcheux ne survient. L'année scolaire s'est calmement passée.

L'étape suivante sera mémorable. C'est l'année du bac (1ere partie) et l'installation de ma classe au Lude. Adieu et merci aux belles demeures de la Haute Ville ! Nos lieux d'accueil sont plus modestes. Quelques préfabriqués ont été montés dans le parc d'une villa de belle allure : le Lude. C'est là que se fixera la direction. A l'époque 1949-50, la directrice était encore une religieuse. La maison abritait aussi les internes et le réfectoire. Les baraquements nous paraissaient confortables. On appréciait les grandes baies porteuses de lumière et le cadre verdoyant. En terminale, la seule inquiétude était la 2eme partie du bac. L'écrit se passait à Avranches et l'oral obligatoire à Caen. Quelle expédition ! Mais la paix est revenue et avec elle la fin de nos vicissitudes.

Non seulement Sévigné a résisté aux épreuves apportées par la guerre mais il s'est fortifié, est devenu le lycée Sévigné, solide, moderne et dynamique. Puisse-t-il voguer longtemps sur une mer apaisée !

C. Charlot