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Les inventaires à Granville

A l'occasion d'une transaction privée, le « Crabe » fait don à notre association un opuscule intitulé « Une page d'histoire de Granville, l'inventaire à Notre-Dame de Granville et à Saint Paul, journées du 19 février et du 5 mars 1906 ».

Il s'agit d'un document fort intéressant relatant la façon dont ces inventaires se sont déroulés dans les deux églises de Granville ; c'est la source unique du texte ci-après.

La loi de séparation des églises et de l'Etat du 11 décembre 1905 prescrivait en son article 3 aux agents des domaines de procéder à l'inventaire des biens mobiliers et immobiliers des différents cultes ; surprenante séparation qui se traduisait par un transfert à la collectivité de la propriété mais aussi de l'entretien des biens des églises.

Tentative d'inventaire du 19 Février 1906

En application de ces dispositions, le soin de l'inventaire de Saint-Paul fut confié à Monsieur Coupel, receveur de l'enregistrement à Granville, catholique pratiquant.

Il se présenta à Saint-Paul le 19 février 1906 vers 10 h, seul apparemment. L'abbé Maquereal, curé de Saint-Paul, protesta énergiquement contre la démarche envisagée, dans les termes suivants : « Je ne puis me prêter à l'opération que vous venez faire dans cette église. L'Etat n'a rien ici qui lui appartienne. Il n'a pas rendu cette église au culte en 1802, puisque la paroisse a été créée seulement en 1860. Et pour la construction de l'édifice actuel, de 1894 à 1898, comme pour son ameublement il n'a pas concouru pour un centime.

Nous ne saurions consentir à un inventaire qui implique de sa part la prétention d'en disposer comme de sa propriété. »

Le Conseil de Fabrique (Groupe de clercs ou de laïques administrant les biens d'une église), présidé par le commandant Raymond, proteste sur les mêmes bases qui constituent un argument plus que sérieux.

L'accès de l'église lui étant refusé, Monsieur Coupel n'insiste pas face aux centaines d'opposants qui stationnent dans l'église et autour d'icelle.

L'après-midi, vers 14 h, l'agent du fisc se présente au presbytère Saint-Paul escorté de deux agents de police pour faire l'inventaire de la mense curiale. Le curé et le président de la Fabrique le reçoivent et font valoir que sa démarche est sans objet car la paroisse Saint-Paul ne détient pas de mense curiale ; Monsieur Coupel se retire.

A Notre-Dame, la corvée a été confiée à Monsieur Badin, sous-inspecteur de l'enregistrement à Coutances. Celui-ci se présente ce même 19 février vers 10 h escorté de deux agents de police et d'un cantonnier.

Dans l'église, près de 500 paroissiens dont plus de 100 hommes essentiellement venus du port, soutiennent le clergé et s'opposent à l'inventaire.

A la grande porte, Monsieur Badin se heurte au curé-doyen assisté de Monseigneur de la Passardière, du clergé et du président du Conseil de Fabrique. Le curé lit une protestation vigoureuse mais celle du président du Conseil de Fabrique est encore plus vive : « Je proteste également comme vieux granvillais, connaissant les sentiments des habitants de cette cité. Les granvillais de tous temps ont montré leur foi : lors des guerres de Religion il y a 330 ans, aussi en 1793 ; aujourd'hui ils ne se démentent pas : ils réprouvent l'inventaire et se considèrent lésés en leur foi, leur conscience et leurs droits. Le mobilier de cette église Notre-Dame leur appartient ; ils ne l'ont donné ni à la Fabrique, ni au curé-doyen, mais à Dieu seul.

Ce que la Fabrique a pu acquérir vient de l'obole de l'ouvrier, du marin, comme des dons des plus riches. »

Ces protestations effectuées, le curé et son clergé rentrent dans l'église et l'agent du fisc tente de les suivre ; il se heurte alors aux hommes qui bloquent l'entrée... et se retire.

Journée du 5 Mars 1906

Le gouvernement d'alors est pressé d'en finir avec ces inventaires d'autant que les élections approchent. Pour reprendre les termes du narrateur : « Au mépris des recours au Préfet et de l'observation des formalités juridictionnelles qui devaient si bien, selon Monsieur Briand lui-même, précéder l'emploi de la force, les exécuteurs des hautes œuvres blocardes arrivent maintenant à l'improviste avec leur escorte de gendarmes, de crocheteurs ou d'enfonceurs de portes... Et ces gens là se piquent d'observer la loi ! »

Le 5 mars, lundi de Carême, dès 7 h 30, fantassins et gendarmes à pied et à cheval cernent l'église Saint-Paul où plus de cent personnes sont retranchées. Vers 9 h, Monsieur Coupel se présente accompagné du sous-préfet d'Avranches (qui s'était mal conduit lors des inventaires dans cette ville), d'officiers, du commissaire et d'agents de police et de sapeurs. Sommé par le sous-préfet puis par le commissaire Vernon de livrer les clefs de l'église et d'en laisser le libre accès, le curé répond par un non foudroyant : « Non jamais ... cette église est à nous, l'Etat n'a rien donné pour sa construction, rien. Ce sont les paroissiens qu'ils l'ont bâtie ; ces pierres, - et en disant ses mots Monsieur le Curé descendait vers le petit porche latéral du midi et tout le monde le suivait – ces pierres, elles représentent les sacrifices de 45 années de vie paroissiale, la sueur et les privations des pauvres aussi bien que les générosités des riches. Tenez, cette partie de l'église, montrant le transept, c'est moi qui l'ai fait bâtir : elle m'a coûté quinze ans de labeur et de quêtes, je ne la livrerai pas. Je vais me placer auprès de ces murs et de cette porte que j'ai payés, et il faudra que vous m'en arrachiez de force. »

Après une nouvelle sommation sans effet, l'enfonçage des portes est décidé ; c'est à la hache que l'effraction est commise non sur le grand porche où se tient toujours le Curé mais sur la porte du porche nord. Lorsque la porte a volé en éclats, le sous-préfet fait pénétrer dans l'église le Receveur de l'Enregistrement, l'officier de gendarmerie, le Commissaire de police et deux agents de la police municipale ; lui-même repart pour Notre-Dame « pour exercer ses hautes fonctions d'enfonceur de portes ».

L'inventaire de la sacristie dura près d'une heure car il fallait faire un relevé précis de tous les papiers et titres de rentes qui s'y trouvaient ; l'inventaire de l'église ne dura que quelques minutes et fut très incomplet.

Relevons pour en terminer avec Saint-Paul, ce passage très moderne de la protestation remise par l'abbé Maquerel à Monsieur Coupel : cette église « est à Dieu, qui a bien droit d'avoir quelques pouces de terre dans ce monde qu'il a créé. Elle est à la religion catholique, qui doit pouvoir posséder en propre ses temples et les objets de son culte, aussi bien que la religion de Mahomet. »

Le même jour dès 4 h 30 du matin des sentinelles veillaient sur Notre-Dame car le bruit courrait depuis la veille que les autorités allaient passer à l'action.

A 7 h 15, gendarmes à pied et à cheval montent vers l'église en même temps que deux compagnies de soldats ! Arrivent ensuite Monsieur Quesnay, commissaire central, et Monsieur Badin, sous-inspecteur de l'Enregistrement, qui déambulent autour de l'église hermétiquement close et entourée par la soldatesque.

Enfin vers 8 h 30 arrive le sous-préfet d'Avranches, en grand uniforme, et ceint de l'écharpe tricolore. Le haut représentant du Gouvernement est pressé d'en finir, d'autant qu'on l'attend à Saint-Paul. En guise de sommation, il fait demander l'entrant par quelques coups de canne frappés aux trois portes principales de Notre-Dame ; faute de réponses, le sous-préfet ordonne de recourir à la force.

Pendant plus de 10 minutes, des sapeurs du deuxième de ligne s'acharneront à la hache sur la porte (surmontée de la statue de Sainte-Barbe, seule épargnée par le marteau des révolutionnaires) de la nef septentrionale qui portait le nom de « porte scandaleuse » sans qu'on s'en rappela le motif ; après une telle agression, celui-ci devenait tristement éclatant.

La porte enfoncée, le sous-préfet pénétra dans l'église suivi de l'agent du fisc, du commissaire, de deux gendarmes et de deux agents de police ; le Doyen proteste à nouveau avec le soutien des paroissiens. L'agent du fisc procède alors à un simulacre d'inventaire dans un silence glacial que seule vient perturber la centaine de paroissiens qui chantent et prient à haute voix. Le tout dure 30 minutes, alors qu'un inventaire sérieux aurait pris au moins deux jours. La loi est satisfaite car « l'inventaire a eu lieu mais on ne peut dire que l'inventaire a été fait ».

Les agents de l'Etat ressortent alors l'oreille basse, par la brèche qu'ils ont pratiquée ; les huées de la foule (plus de 500 personnes) extérieure les accompagnent.

Une cérémonie de réparation de l'offense faite à Dieu et à son église est alors décidée. La rue Notre-Dame est décorée comme un jour de fête-Dieu. Près de 2000 personnes s'assemblent vers 17 h face à la maison de Monseigneur de la Passardière pour reconduire le Saint Sacrement (mis chez Monseigneur à l'abri des outrages) dans son tabernacle de l'église Notre-Dame du Cap Lihou.

Comme souvent à Granville, cet évènement fut chanté sur l'air du cantique « En ce jour, ô Notre-Dame » et sur les paroles du vieux loup de mer auteur de cet opuscule. Ce chant a pour titre « l'inventaire à Notre-Dame de Granville », il comporte seize couplets et un refrain ; voici le couplet 1, le refrain et le couplet 12 :

1

C'est aujourd'hui l'Inventaire
De l'Eglise de Lihou.
Allons-nous le laisser faire
Sans même crier : « Au loup ? »

Refrain

Granvillais et Catholiques,
Nous voulons, oui nous voulons protester.
Ces procédés sont iniques,
Debout ! pour les arrêter !

12

Plus tard, nous aurons beau dire
Que tous ces biens sont à nous.
C'est un fait qu'on peut prédire
Nous serons traités de fous !

*

On notera l'absence de représentant du maire, du Conseil Général et l'absence d'élus nationaux à ces opérations d'inventaires.

*

Les conséquences de cette loi du 11 décembre 1905 sont pour le moins affligeantes et piquantes.

Affligeantes, surtout à Granville, car la mairie pendant des lustres ne s'est pas acquittée de ses obligations d'entretien. Résultats : Saint-Paul est fermée et son avenir plus qu'incertain ; Notre-Dame est dans un triste état au regard tant de la sécurité (électricité, prises d'eau, ...) que de la dégradation aussi bien du gros œuvre que des ornements et du mobilier.

Piquantes car on impose aujourd'hui aux contribuables des dépenses importantes et disproportionnées par rapport au nombre de catholiques pratiquants. Si ces charges incombaient encore à l'Eglise, il est probable qu'il y a beau temps que nombre de lieux de culte auraient été fermés ou désaffectés.