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La Villa Dior

De la formation des jeunes ou rencontre de la pédagogie et de l'économie ... programmation de la disparition de la villa dior...

L'actualité parle de remettre l'apprentissage de la chronologie à l'école !... indispensable repère dans l'ordre du monde. Ainsi les jeunes granvillais pourront « lire » cette chronologie dans l'architecture de leur ville : la Haute-Ville, la caserne « Bazeilles », le Couvent, l'évolution du port, les murs en schiste des vieux quartiers, le puits de la rue du Casset, l'ancien hospice et le nouvel hôpital rue Girard Desprairies, les maisons du centre ville et des avenues des Matignon et des Vendéens, l'église St Paul, les villas balnéaires et les « Dames de France », la demeure des armateurs Riotteau, la Caisse d'Epargne, la Banque de France et le marché couvert, Château Bonheur...

La conservation du patrimoine subit les aléas des guerres et de l'évolution du « goût ». Chaque génération a ses modes et ses impératifs économiques quelquefois ravageurs.

L'histoire de la villa des « Rhumbs » peut illustrer mon propos.

Madame Mouchel nous a appris que l'armateur Beust a fait construire cette villa dans les dernières années du XIXème siècle. Monsieur Sinsoilliez a confirmé que Christian Dior vient dans cette maison lors de sa première année, donc en 1906 lorsque ses parents achètent ce lieu ; Madeleine Dior veut s'éloigner des mauvaises odeurs de l'usine et cultiver son goût pour les jardins...

1904 : fin du French Shore et des morues de Terre-Neuve ; fin des parcs à huîtres. Le nouveau casino se construit et le tramway avec ses « trains de plaisir » rejoint l'arrière pays et le port ; l'esprit « bain de mer » commencé dès 1830 à Granville demeure. En 1911, Alexandre dit « Maurice » et Madeleine Dior partent vivre à Paris ; la Villa devient un lieu de résidence secondaire ; pour Christian, les « Rhumbs » sont synonyme de vacances scolaires, plage, Plat-Gousset, puis fêtes et amusements.

La jeunesse dorée de Christian s'effondre avec la crise immobilière dont est victime son père : la crise mondiale des années trente aggrave la situation... années de pauvreté, de gêne... Il faut vendre la villa.

Séance du Conseil Municipal du 5 mars 1938 : « Monsieur le Maire appelle l'attention de l'assemblée sur l'opportunité d'acquérir l'immeuble appartenant à Monsieur Dior, situé sur la Falaise, consistant en une propriété dénommée « Villa Rhumbs » ; propriété qui doit être mise en vente, par adjudication publique, le mercredi 9 mars 1938.

Possibilité de transformer le terrain en jardin public. 3 lots à la vente :

1er lot les Rhumbs

2ème lot propriété le Lude

3ème lot lot de jardin près du temple protestant, route de Coutances. »

Le descriptif du lot indique que la villa est « entourée d'un parc planté de sapins et arbustes divers avec jardin anglais et jardin fruitier et terrasse cimentée ».

L'inauguration du jardin public aura lieu dès le dimanche 21 août 1938, cela laisse supposer que peu de modifications ont été apportées au jardin... (Registre 4 des délibérations du conseil municipal, page 378 Médiathèque, fond du patrimoine)

Le 25 octobre 1938, l'ordre du jour du conseil municipal annonce des jours sombres pour la villa car ce qui préoccupe le conseil c'est le jardin et son gardien. « Car le plus important c'est d'avoir un gardien et par conséquent un logement pour le loger. Les appartements seront installés dans le petit pavillon du fond du jardin ; le rez de chaussée qui servait d'écurie va être divisé en une salle et une cuisine, le garage à côté est conservé pour loger le matériel... l'escalier extérieur pour accéder à l'étage est en mauvais état et va être démoli et remplacé par un autre à l'intérieur. »

Quelques lignes passent, le couperet tombe : « La commission a conclu qu'il fallait que la maison disparaisse »... « elle tient de la place et demande de l'entretien », raisons fatales qui font que la commission projette de vendre portes, placards, lavabos... avec une estimation très basse de 15 000 francs !

Seul Monsieur Pasquier s'oppose : « moi, je m'inscrit contre ».

A la condamnation à mort s'ajoute l'humiliation des commentaires. Je tais le nom de celui qui les a tenus : « Quel sera le but de sa conservation ? Cette propriété a été achetée pour en faire un jardin public. Pourquoi dès lors conserver un bâtiment quelconque qui n'a aucun caractère artistique, à peine confortable, très commun et qui n'a rien à voir avec un jardin public, la conserver, ce serait une source de dépense et d'ennuis ».

« A la majorité cette démolition est décidée. Un seul avis contraire – Monsieur Pasquier. »

Quelques lignes plus loin, l'humiliation n'épargne pas le jardin : « le jardin des Rhums a été tracé d'une façon un peu naïve qui ne met pas en valeur et le site et les futaies... ».

Les conseillers rêvent des jardins d'Avranches et de Coutances, illustres exemples. Donc « ...étant donné la valeur et le cadre du nouveau jardin public, il est indispensable d'y apporter des aménagements convenables qui en feront l'agrément et qui complèteront d'une façon heureuse le Plat-Gousset et la plage. »

La suite des délibérations nous apprend qu'une loi impose aux villes de plus de 10 000 habitants d'avoir un plan d'embellissement. Donc, après discussion, un crédit est décidé pour la visite d'un paysagiste afin d'améliorer le jardin.

Je ne peux m'empêcher de noter que sous la pression de cette loi, les élus abordent ensuite l'aménagement du Cours Jonville : déplacement du transformateur électrique, des urinoirs, du Syndicat d'Initiative... « le tout le plus économiquement possible... ». Le rêve est toujours cadré par le dieu argent. Ce qui amènerait le transformateur rue des Quais dans une maison abandonnée et les WC à côté du bureau de placement dans la cour du patronage laïque ! (Je ne sais pas si celà fut réalisé)

Hélas ! Nous savons que de drôles de touristes vert-de-gris, armés et casqués, s'installeront à Granville, station de repos pour eux. Plus question de démolition de la villa. Paradoxalement, la guerre la sauve.

Ceci permet, à cette rescapée, quelques lustres plus tard, en 1992, de se retrouver entourée, envahies de visiteurs aux couleurs Dior, sous le charme des créations de Christian, devenu célèbre couturier mondialement reconnu. En 2005, 55 000 visiteurs, en 2007, 31 000 visiteurs, succès.

Oublié la peur des pioches, lavées les humiliations. Sa silhouette rose se retrouve dans les revues de papier glacé côtoyant mannequins, robes de rêve et publicités de parfums. Luxe et célébrité, notre villa revient de loin, elle respire... QUOIQUE !

Deux points la soucient encore :

  •  sa liaison avec le Plat-Gousset : l'état des escaliers est digne des années noires, mais idéal pour le spleen romantique. Les lycéens peuvent y déclamer du Lamartine !
  •  l'état de la falaise et cette faille profonde qui ronge ses entrailles : la roseraie a déjà été victime de ce mortel danger.

Alors méditons sur le sort que nous réservons au patrimoine, on ne peut tout garder, certes, mais réfléchissons à l'usage que l'on peut faire des « vieilleries ». Pédagogie de l'architecture et économie peuvent faire bon ménage.

Je retiens également les idées de Jean Nouvel, célèbre architecte français, contemporain, mondialement connu qui est contre la monotonie du style 'béton parapépilédique', sans cohérence avec ce qui l'entoure, contre les entrées de ville identiques sur toute la planète. Il est partisan de la diversité des styles et de l'originalité locale. Alors.... Je vous laisse réfléchir et rêver au devenir de Granville.