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La Transat et Granville

Jamais Granville n'a été tête de ligne de liaisons transatlantiques. Pourtant une plaque sur le mur de la Chambre de Commerce, 14, rue Lecampion, nous apprend que la Compagnie Générale Transatlantique a pris naissance à Granville et avait son siège dans l'immeuble actuel de la Chambre de Commerce.

Charles de la Morandière, grand historien de Granville, nous a donné les clés nécessaires à la compréhension de ce paradoxe apparent.

Le Second Empire fut une période de rapide croissance économique, de grands travaux (chemin de fer, ports, irrigation, urbanisme,...) sources et conséquences de la création de grandes compagnies et de grandes banques modernes. C'est à ce mouvement que se rattache la création en 1852 par Emile et Isaac Péreire, du Crédit Mobilier, banque d'affaires qui montait des opérations ou suscitait la création d'activités dont elle accompagnait le financement et dans lesquelles elle prenait des participations. A ce titre, dès 1854, le Crédit Mobilier fonde la Compagnie Générale Maritime (C.G.M.) étroitement liée à Granville par les hommes, les activités, les moyens d'exploitation.

En effet, le conseil d'administration fondateur de la C.G.M comprenait, outre son président Monsieur d'Eichtal (banquier et administrateur du Crédit Mobilier) et les frères Péreire, deux armateurs granvillais, Messieurs Lecampion et Theroulde.

Jacques Edmond Lecampion, armateur, venait d'être nommé maire de Granville le 9 août 1854 ; il était associé depuis 1834 à François Theroulde pour leurs activités d'armement. Ce dernier, né à Paris en 1806, était venu en 1830 fonder une maison d'armement maritime à Granville où il allait devenir Président du Tribunal de Commerce et conseiller général. En 1831, il épouse Marie-Clothilde Eudes de la Cocardière, nièce de J.E. Lecampion dont il devient le neveu par alliance bien qu'ayant quatre ans de plus que son oncle, né en 1810. Les liens entre les deux associés sont donc particulièrement étroits, leurs positions officielles respectives sont importantes et complémentaires.

De ses origines parisiennes, Monsieur Theroulde avait conservé des relations étroites avec le milieu des affaires, auquel son père appartenait en tant qu'industriel reconnu. Il n'est pas douteux que ses liens avec les frères Péreire et les banquiers Eichtal et Fould sont à l'origine de la création de la C.G.M. ; ce rôle fondateur de Monsieur Theroulde est confirmé par sa nomination comme premier directeur (on dirait directeur général aujourd'hui) de la nouvelle société.

L'influence granvillaise se retrouve dans les activités initiales et les moyens utilisés. La C.G.M. avait un objet assez large. Ses premières activités furent d'une part la reprise, sur une plus grande échelle, de l'activité de pêche et d'armement de la société Terreneuvienne : il s'agit des activités de la société Lecampion-Theroulde. S'y ajoutait une activité proche du « commerce du bois d'ébène ». La compagnie s'assura par contrat le transport de coolies des Indes, de Chinois et de noirs africains aux Antilles, à Cayenne, en Amérique du Sud et à la Réunion, soit au total : 23 611 coolies et 3 000 noirs, nous n'avons pas la précision pour les Chinois. Ces activités se sont développées par rachat des moyens (29 bateaux, terrains à St Pierre et Miquelon, corderie à Granville...) de la société Lecampion-Theroulde, reprise des équipages et mise en construction de nouveau voiliers. Enfin le siège de la C.G.M. était dès l'origine dans un immeuble sis 14 rue Lecampion donné en location par Messieurs Lecampion et Theroulde qui le cédèrent 110 000 francs en 1857 à la C.G.M.

Dans ces débuts et sous l'impulsion de Monsieur Theroulde, il est incontestable que l'activité de la C .G.M. fut centrée sur Granville qui en bénéficiait fortement et eut la première place pour la construction de ses nouveaux navires : 2 trois mâts en 1855, 4 trois mâts en 1856.

Dès 1856, les résultats de la C.G.M. étaient déficitaires et Monsieur Theroulde fut démis de ses fonctions en 1857. Les liens restaient cependant forts avec Granville : achat en 1857 du siège du 14 rue Lecampion, poursuite du rachat de navires de la société Lecampion-Theroulde, poursuite des activités de pêche à la morue, de cabotage et de transport de coolies rattachées à Granville. Nous sommes donc loin de la création de lignes de vapeur transatlantiques qui était l'un des buts assignés à la création de la C.G.M. On allait rapidement s'en rapprocher car, vus ses résultats, il était nécessaire et urgent de réorienter ces activités.

En effet la France était très en retard et totalement dépendante des armements étrangers et essentiellement anglais pour son trafic passager et marchandise avec les Amériques. La première liaison vapeur (pour partie) fut réalisée par le voilier américain Savannah en 1819 entre New York et Liverpool en 29 jours et demi, ce qui était comparable au temps mis par les clippers. En 1839, Sammuel Cunnard d'Halifax met en place, par contrat avec le gouvernement anglais la première ligne vapeur régulière entre l'Angleterre, le Canada et les Etats-Unis, le temps de traversée était tombé à 14 jours et 8 heures. En France, dès 1840 Monsieur Thiers est très conscient du problème ; mais de rapports en projets de loi et en conventions sans suite, il fallut attendre 1861 pour que, après bien des péripéties et quatre tentatives avortées (1840, 1847, 1856 et 1858), la France se dote enfin de lignes transatlantiques à vapeur au terme d'une convention signée le 3 juillet entre l'Etat et la C.G.M. représentée par Monsieur Emile Péreire, le Crédit Mobilier se portant caution des obligations de la C.G.M., à savoir la desserte dans un délai de trois ans pendant 20 ans d'une ligne du Havre à

New York et d'une ligne de St Nazaire aux Antilles et à Aspinwal (Panama) avec annexes sur la Guadeloupe, le Mexique et la Guyane.

Pour mener à bien les investissements nécessaires, le capital (30 M. francs) de la C.G.M. était réduit des pertes accumulées (6 M. francs) et porté à 40 M. francs par augmentation de capital souscrite par le Crédit Mobilier ; pour acter sa nouvelle activité, la Compagnie Générale Maritime prenait le nom de Compagnie Générale Transatlantique (la Transat) mais elle gardait son pavillon blanc à boule rouge.

La convention de 1861 fut rapidement bouleversée par les besoins de l'Etat suite à l'entrée de la France dans une guerre au Mexique ; un avenant fut signé le 17 février 1862 par lequel la Transat

s'engageait à mettre, dans un délai de 2 mois, quatre paquebots sur la ligne St Nazaire-Mexique. Ce fut la fortune de la Transat, ce qui permit d'ouvrir, dans les délais et dans les meilleures conditions, la ligne Le Havre-New York le 15 juin 1864 ; dès 1866, cette ligne allait surclasser en confort et en vitesse ses concurrents anglais.

A partir de 1864, la Transat liquida progressivement les autres activités de la C.G.M. Elle ne conserva pour un temps que le Grand Pacifique, clipper de 1910 tonneaux construit en 1858, 11 navires assurant la pêche au Grand Banc, les terrains de St Pierre et Miquelon, la corderie de Granville et l'immeuble du 14 rue Lecampion.

Le rôle de St Nazaire et du Havre devenait prépondérant, le caractère national de la Compagnie s'affirmait, les activités de pêche déclinaient, celle du transport de coolies était tarie. L'équipe de départ de la C.G.M. allait disparaître avec la liquidation judiciaire du Crédit Mobilier en 1868. C'en était fait des attaches granvillaises de la Transat, l'émancipation finale fut marquée par la cession en 1873 du bel immeuble de la rue Lecampion.

Bibliographie :

Le pays de Granville 1950 pages 137 et s.

Le pays de Granville 1951 pages 11 et s.

La Haute Ville de Granville, Ses rues, ses maisons à travers les âges – Maurice Collignon