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La Cale de Raboud

Historique

La Forme de Radoub, encore appelée « cale sèche » fait partie intégrante du port historique de Granville ; en effet, elle constitue un élément indissociable de l'histoire des Terre Neuvas granvillais.

Cet ouvrage a perdu aujourd'hui l'utilité pour laquelle il a été construit, mais occupe une place très particulière dans le paysage des ports de Granville, même si son aspect (intérieur et extérieur) est devenu, à bien des égards, celui d'un ouvrage délaissé...

L'activité portuaire de Granville atteint son apogée au milieu du XIX ème siècle, ses besoins de « service » aussi. La nécessité de « radouber » les navires souligne la faiblesse des moyens granvillais de cette époque car les grils de carénage, maintes fois réparés, reconstruits, dévasés, ne répondent plus aux besoins des armateurs.

En 1876 la Chambre de Commerce de Granville, sous la présidence de l'armateur Riotteau, réclama la construction d'une « cale de radoub ». Par le décret du 22 mars 1880, la forme de radoub fut déclarée d'utilité publique. Le projet définitif fut approuvé par décision ministérielle du 30 juillet 1880. Cette « forme de radoub » devait permettre de mettre à sec et de réparer des bâtiments de 68 mètres de longueur au maximum, c'est-à-dire pouvant atteindre de 1 500 à 2 000 tonneaux. Il fallut acquérir quelques terrains et aussi démolir les ruines d'un ancien four à chaux. Commencés en 1882, les travaux furent interrompus en février 1883 en raison de l'insuccès de l'adjudication de travaux de dérasement de la vieille jetée. A son emplacement devait être creusé le chenal d'accès à la forme.

Réalisée par l'entrepreneur Richard, elle prit place sur le quai dit « du pan coupé » du port d'échouage. Ce quai avait servi autrefois d'entrepôt à toutes les marchandises débarquées sur le quai Ouest avant la construction des bassins à flot. L'activité commerciale l'avait abandonné et il ressemblait plus à un « dépotoir », recevant ce que les pêcheurs n'utilisaient plus. Les lessives des femmes du quartier y claquaient en drapeau ; le lavoir du bout de la rue du Port n'était pas loin. La cale achevée, le linge reposait entre deux canons de garde-corps.

La forme de radoub construite en blocs de granit de Chausey assemblés en queue d'aronde, se présente sous l'apparence d'un long couloir de gradins se terminant par un hémicycle.

De 75 mètres de longueur totale au couronnement, il ne reste plus que 65,4 m entre le fond de l'hémicycle et la tête aval de l'écluse. Il y avait 20 m de large au sommet de la forme. Quatre paliers espacés d'environ deux mètres permettent de faire le tour de la forme. On y accède par deux escaliers décrochés à chaque palier, continus dans leur direction tournant le dos à l'écluse. Les maçonneries hydrauliques étaient parementées de granit de Chausey. Le sommet de l'ouvrage était à 1,60 m des pleines mers de vives eaux. Sa profondeur de 9,10 m était réduite à 8,70 dans le radier de l'écluse. Elle s'intégrait parfaitement aux digues du 18ème. Ses formes arrondies ajoutaient à l'esthétique de l'ensemble.

On opta pour des portes métalliques conjointement à des portes valets en bois destinées à contrebuter les portes busquées. Elles furent construites par la Société Anonyme des Ateliers et Chantiers de la Loire à Nantes en 1886. Livrées en 1887, le procès de réception eut lieu le 15 octobre 1887. La livraison définitive de la « forme » n'eut lieu que le 31 décembre 1888.

Extrait du Granvillais n° 2 du 8 janvier 1888 : «Mardi dernier a été inaugurée la forme de radoub de notre port. C'est le brick-goëlette Medelin qui le premier a utilisé cet établissement depuis si longtemps désiré par nos armateurs, obligés souvent de faire réparer leurs navires ailleurs.

L'opération de l'accorage a parfaitement réussi. Six autres navires nous dit-on, sont inscrits pour faire suite au Medelin.

Nous ne pouvons que nous réjouir de cette innovation qui va donner du travail à nos nombreux ouvriers et de l'animation sur les quais de l'avant-port.

Notre forme de radoub, étant la seule qui existe entre Cherbourg et Brest, ne sera pas seulement fréquentée par les navires de Granville mais encore par ceux des ports voisins, nous en sommes persuadés.

C'est donc une ère de prospérité en perspective et à bref délai pour notre laborieuse population.

Elle doit de la reconnaissance à notre sympathique ingénieur M. Jourde, qui a déployé la plus grande activité pour obtenir l'achèvement des travaux, interrompus pendant trop longtemps, hélas !..... »

A partir de cette date et jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale, la « cale sèche » fut utilisée d'une façon intense et continue pour l'entretien des Terre Neuvas entre deux campagnes de pêche à la morue et pour la mise en cale des navires qui se présentaient, caboteurs, navires de services portuaires, baliseur (Augustin Fresnel) etc. Et cela quel que soit leur port d'armement d'origine, Granville, Cancale, Saint Malo et Jersey principalement.

Une spécificité technique, en outre, en fait un cas unique au monde : grâce aux très grandes marées dont la nature honore Granville, la « cale sèche », portes fermées, se vide automatiquement sans système mécanique de pompage, grâce à un conduit de vidange qui la met en communication avec la grève, permettant à l'eau de s'écouler simplement par gravité.

La remise en service de cette « cale de radoub » permettrait à Granville de devenir un lieu privilégié pour l'entretien et les carénages qui manque actuellement aux navires, des bisquines au Belem, dont la construction ou la restauration s'inscrit, elle aussi, dans le renouveau du patrimoine maritime.

Bibliographie : Mémoire de Maîtrise de Florence Grandet – Université de Nantes – Département Histoire – Année 1985-1986

 

Cale de Radoub

Petite histoire d'une inscription à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques (ISMH)

Dès l'automne 2004, Monsieur Antoine Giroux avait interpellé les élus sur l'état d'abandon de la cale de radoub. Quelques travaux d'entretien avaient été effectués, en attendant une éventuelle future mise en valeur liée à l'extension portuaire, c'est-à-dire : «mise sous cloche » avec un demi terre-neuva à l'intérieur, tout cela enchâssé dans des centaines de mâts et un terre-plein de 5 hectares. Quel bel avenir ?

Monsieur Giroux avait pris conscience du destin médiocre qui attendait la cale de radoub. Un soir d'automne, alors qu'il devait quitter Granville pour une nouvelle intervention dans les hôpitaux parisiens, il me confia un dossier, celui d'une demande de classement, afin que je la mène à son terme. En effet, un premier dossier déposé à la DRAC (Affaires Culturelles) en 1989 avait été refusé au printemps 1990. Cet instant restera un très grand moment d'émotion. J'ai reçu sa demande comme une « dernière volonté ».

Signe du destin, Monsieur Giroux était descendant, par les femmes, d'un des frères Epron, amiraux granvillais sous l'Empire. Ceci explique sûrement son très vif attachement au patrimoine portuaire de Granville. Il nous a malheureusement quitté depuis.

La cale de radoub est un symbole fort de l'histoire maritime de Granville, c'est le dernier élément de cet exceptionnel ensemble portuaire, c'est un lien fort entre les anciens et les marins d'aujourd'hui puisqu' elle fonctionnait encore en 1975 pendant la construction du port de Hérel.

Avec l'accord de Madame Albrecht, présidente, la SPPEF (Société de Protection des Paysages et de l'Esthétique de France, association nationale, dont je suis la déléguée départementale), a fait la demande de classement de la cale de radoub à la DRAC en automne 2006. Après constitution d'un nouveau dossier (merci à tous ceux qui m'ont confié des documents et tout particulièrement merci à Monsieur Lucien Marie), celui-ci est passé en CRPS (Commission Régionale du Patrimoine et des Sites) le 15 mars 2007. Il a obtenu 14 voix « pour » et 2 « contre ». Il faut signaler un détail important : la cale de radoub est propriété de l'Etat mais la gestion et l'entretien sont confiés au Conseil Général depuis la décentralisation. C'est donc après quelques péripéties inévitables que l'inscription à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques a été signée par le Préfet de Région en avril 2008.

Cette inscription est une magnifique reconnaissance du monde maritime granvillais. Il faut que ce classement soit le déclencheur d'une action forte de réhabilitation (nettoyage, mise en valeur) mais aussi d'une remise en service. Un vieux gréement ou un bateau de pêche en réparation dans la cale de radoub serait synonyme de retour à la vie : un fabuleux spectacle.

Vie et Mémoires du Vieux Granville oeuvrera dans ce sens dans les mois à venir et ira vers tous ceux qui ont ce projet en tête depuis longtemps. Plus nous serons nombreux, plus ce projet pourra devenir réalité.