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Aménagement du cours Jonville

Tribulations d'une miette de patrimoine : la Mairie veut y mettre les toilettes publiques !

.. . Des toilettes publiques dans un petit bâtiment qui semble dater du XIXème siècle donc, contemporain de la maison d'Alexandre Dior... voilà une miette de patrimoine qui serait épargnée par la folie spéculative ! Quand donc a été construite cette miette et pourquoi faire ? Parcourons les registres de délibérations du Conseil municipal du XIXème siècle et le Républicain Granvillais à la médiathèque...

Un peu d'histoire

En février 1845, la rue du Port devient la rue Le Campion :

« si chacun reporte ses souvenirs à 1826, époque à laquelle une société de citoyens intelligents a entrepris de gagner ce terrain sur la grève ; on se rappelle qu'il fallait attendre l'heure de la basse mer pour communiquer des faubourgs avec le port... »1820-1840 : période où la rue Le Campion, le cours Jonville...l'estuaire du Bosc connaissent beaucoup de transformations ; la mode des Bains de Mer commence également à amener des « estrangers » ; Stendhal séjournera à Granville en 1837 et publiera en 1838 « Mémoires d'un touriste »... Il remarque que les notables lisent les journaux parisiens...On se veut moderne.

Mais Granville a des problèmes d'eau potable...pas assez de puits... le 13 juin 1841 le Maire, M. Le Campion annonce : « vous le savez, Messieurs, l'approvisionnement d'eau dans cette ville se fait de temps immémoriaux par des voituriers qui ne sont pas toujours difficiles sur la qualité et sur le lieu où ils la prennent » donc le Maire demande à son conseil de partir dans l'aventure de l'installation de bornes fontaines ! Pour cela il faudra : « construire sur le cours Jonville, au midi ou à l'ouest de la maison Du Coudray , un bâtiment de 8,40m sur 7m80 de haut, ( plan de 1862 , lettre A) composé :

  •  d'une cave destinée à y loger les filtres et les tuyaux d'aspiration des pompes
  •  d'un rez-de-chaussée destiné à contenir la machine hydraulique à vapeur
  •  d'un premier étage destiné au logement du chauffeur et d'un comble sans destination actuelle

puis faire : un hangar en bois destiné à abriter le fourneau des chaudières

  •  construire un aqueduc de 28m de la cave à la rivière
  •  établir sur la place de l'Isthme un réservoir en fonte
  •  installer les conduites d'ascension et de distribution ; les regards et les robinets d'arrêt... »

et enfin établir les 23 bornes fontaines dans les rues et les raccordements de quelques abonnés... l'eau à domicile est un luxe !

Projet approuvé par le conseil le 13 juin 1841 avec autorisation préfectorale du 26 juin.

Un traité pour la distribution d'eau potable est signé entre la ville et le sieur Hubert, ingénieur civil, logé aux Trois Couronnes, hôtel de la rue des Juifs...

En février 1842, le Maire désire « faire construire sur la rive gauche du Bosq, en aval du pont, une petite cabane en bois, à usage de latrines publiques , et demande l'autorisation de souscrire au génie militaire les soumissions pour cet établissement...... »

En 1844, dans le budget, est prévu le règlement des comptes dus à M. Hubert pour l'installation de la machine hydraulique... les travaux suivent bien leur cours...

En 1846, émoi au conseil du 11 avril ! M. Hubert aurait commis des infractions au traité des eaux ! « ...les fourneaux de la machine sont dans un état de dégradation considérable, que les côtières du bâtiment des dits fourneaux, trop faibles pour résister à l'action du feu, exigent une reconstruction immédiate, enfin, divers autres vices de construction, rendent indispensables des modifications de la part de l'entrepreneur, auquel le Maire fit signer le 4 août 1845, une mise en demeure de faire les réparations nécessaires... » sinon menace de « traduire le dit Sieur Hubert devant le Conseil de Préfecture ou devant les tribunaux compétents »

Puis plus trace de ce sieur Hubert : incompétence ou difficulté à maîtriser les technologies nouvelles ! je ne sais...Mais les problèmes continuent ; on doit manquer d'eau pour alimenter la machine car le 4 mai 1847, « une commission est nommée pour rechercher les moyens et établir à Choisel la prise d'eau de la machine hydraulique.

En conséquence, au cour de l'année 1847 la commission propose de construire un réservoir d'eau sur le cours Jonville :

« Il aura 20m de long, 5m de largeur et 3m de profondeur, le tout clair et sera construit en maçonnerie de moellons avec mortier de chaux hydraulique. Il sera établi dans la grande allée du Cours Jonville à l'endroit le plus rapproché de la machine hydraulique... ce réservoir pourra contenir 300 000 litres d'eau... la machine pourra y puiser 250 000 litres d'eau , ce qui équivaut à trois fois plein le réservoir au moulin à vent... »

La « miette de Patrimoine » va se construire

Malgré cela les soucis continuent... car en 1873, le Ministre des Travaux Publics autorise l'ingénieur des Ponts et Chaussées, M. Thévenet à étudier et à présenter un nouveau projet de distribution d'eau pour la ville ; celui-ci sera réalisé et sera la base du système actuel. Il fait une analyse critique du système ancien qui est devenu très onéreux et inutile ! »par suite de l'élévation du prix du charbon, du mauvais état de la machine qui, depuis 15 ans, n'a pas reçu de réparation sérieuse, par suite enfin de l'obstruction presque totale d'une partie des conduites... » « en outre, cette eau prise dans une rivière peu abondante , souvent troublée par les grandes pluies, et où se déversent les égouts de la gare (avec les eaux de la conserverie de poissons de Jules Pannier, au Calvaire. NDLR) les résidus des lavoirs de l'hôpital et ceux d'une teinturerie riveraine, est complètement impropre à la consommation » ... En 1870 ; les frères Dior ont déposé une demande d'autorisation d'installer un usine d'engrais artificiels... qui fonctionne ou va fonctionner en 1873... ce qui n'arrangera pas la pollution... Les sources de Monsieur Thévenet : sources de l'Archevêché, de Laugny et de la Malenfandière seront plus sûres. Quoique. Maintenant avec les surdosages d'engrais et la surpopulation estivale... les soucis ne manquent pas non plus !

Le projet de M. Thévenet fait qu'on abandonnera la machine hydraulique.

Les tribulations des deux petits bâtiments, sobres et solides, continuent.

Le 2 janvier 1881 le journal local « le Républicain Granvillais » annonce l'ouverture du Fourneau économique, tenu par des bénévoles (qui existera jusqu'en 1944) ; on peut dire aussi « soupe populaire » ; le journal annonce : »Cours Jonville, bâtiment de l'ancienne pompe à vapeur » donc le local A sur le plan de 1862.

En 1883 : les habitants et les « étrangers » veulent de urinoirs ; la municipalité envisage de les installer « dans le hangar aux chaudières à vapeur de l'ancienne pompe à eau » est-ce derrière le local B ? Le texte dit qu'ils longent la propriété Dior... Y accédait-on par l'actuelle porte métallique verte ?

En 1884 « Création d'un laboratoire de chimie agricole... dans le local de l'ancienne machine hydraulique. Le Ministère de l'Agriculture est sollicité à hauteur de 1500 francs, les frères Dior, négociants, offrent 1800, le département 300. La ville fournit le local. »

A la page 300 du registre de délibérations, je vois qu'il y a accord pour ce laboratoire dans le local que je suppose être le local B § A ma connaissance, je n'ai pas d'autres traces. Ce laboratoire a-t-il réellement fonctionné ?

Monsieur Cerf, en 1905, veut acheter le terrain de la « bicoque malpropre » du bureau de police, afin de construire « la Belle Jardinière » (actuel Devred, appelé sur le plan de 1862 : « bureau de l'octroi ») En conséquence, le Fourneau économique part rue des Quais pour laisser la place au bureau de police ; les urinoirs disparaissent et M. Alexandre Dior en profite pour acheter l'emplacement. Le local B, après agrandissement de la fenêtre, devient le local de la Bibliothèque populaire.

Le XXème siècle verra d'autres transformations... accessibles à nos mémoires jusqu' à l'actualité du dernier conseil municipal qui veut transformer le local B en urinoirs avec retour de l'eau des chasses d'eau, gâcheuses d'eau potable ? Ou développement durable oblige, va-t-on envisager l'adoption de toilettes sèches, comme les asiatiques ? Les japonais, notamment, sont à l'avant-garde dans ce domaine. (Emission sur ARTE)

La « miette de patrimoine » sera-t-elle de nouveau à la pointe du progrès ? Pourquoi pas ?

Anticipons, osons... !

Cours Jonville : lieu historique

Dans les «Mémoires d'un Touriste » de 1838, Stendhal écrivit lors de son passage à Granville : « ... Il y de jolis jardins et de jolis petits ponts, appartenant à des particuliers, sur un ruisseau qui coulait, il y a six ans au milieu des galets, et qui va se trouver au milieu de la ville neuve. » Ceci nous rapproche de 1830, début du règne de Louis Philippe et sans doute date approximative où l'on peut situer la construction de la maison Adelus/Dior (maison du directeur de la Banque de France).

Continuons avec le texte de Stendhal : « ... Sur ses bords on a planté la promenade publique, qui déjà, grâce au bon choix des arbres, offre beaucoup d'ombre et c'est au fond de cette promenade qu'est placé le cercle de négociants qui me permet si obligeamment de lire ses journaux... » (parisiens).

Ce cercle de négociants-armateurs était constitué de : Méquin-Jonville, Luc Leredde, Garnier l'Hermitage, Louis Colas, Daguenet, Fougeray du Coudray, Le Mengnonnet, Le Campion, Malicorne, Adelus, Trocheris qui aidera les Dior lors de leur arrivée à Granville (1859), Riotteau, Beust, etc. Le registre de délibérations du Conseil Municipal de 1845 rend hommage à ces hommes : « si chacun reporte ses souvenirs à 1826, époque à laquelle une société de citoyens intelligens a entrepris de gagner ce terrain sur la grève... ».

1817 : tempête mémorable avec dégâts considérables. Le maire Méquin-Jonville et la « société de citoyens intelligens » réagissent et lancent une ère de grands travaux pour aménager le terrain marécageux de l'estuaire du Bosq. Il s'ensuivra la construction de la « ville neuve » comme Stendhal le rappelle lors de sa visite de 1837.

Ces « citoyens intelligens » se construiront de belles demeures dont la « maison Adelus/Dior » est un vestige ; d'autres maisons de cette époque 1820/1840 se voient encore dans la rue Le Campion.

De 1820 à 1914, ces citoyens/notables ont voulu également, une promenade publique connue sous le nom de Cours Jonville et n'ont eu de cesse de la rendre agréable pour les piétons : arbres pour l'ombre l'été, granit de Chausey pour les bords de la rivière du Bosq et ses lessivières, kiosque à musique pour concerts publics. Cette promenade a été conçue pour le plaisir des habitants promeneurs et des touristes car Granville fut parmi les premières stations balnéaires du XIXème sur la côte normande et jusqu'en 1914 et sa renommée fut grande. Le Cours Jonville est la seule promenade abritée des tempêtes de la mer dans la ville. Le regret du kiosque à musique est encore grand de nos jours !

Bibliographie : Médiathèque, fond du patrimoine